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Une Chine qui fait peur

Les récentes négociations entre Américains et Chinois n’ayant rien donné, l’administration Trump s’apprête à relever les droits de douane sur une nouvelle tranche d’importations chinoises. Mais ceci n’est qu’une mise en bouche. Car le vrai sujet qui fâche Américains (et Européens) concerne la concurrence déloyale de la future première puissance économique mondiale ainsi que son ambition hégémonique de plus en plus visible.

A moins d’un revirement de dernière minute (toujours possible avec Trump), le département du Commerce américain annoncera en septembre une augmentation des tarifs douaniers de 25% sur 200 milliards d’importations chinoises. Une mesure qui déclenchera sans nul doute des représailles chinoises, aucune des deux super-puissances ne pouvant se permettre de perdre la face.

Les exportations américaines vers la Chine n’atteignant que 130 milliards (dont 50 milliards ont déjà été soumis à une hausse de 25% de droits de douane), les Chinois vont se retrouver dans la situation du joueur de poker qui ne peut pas « suivre » la mise. Mais les Chinois ont d’autres cartes dans leur manche, qu’elles soient de nature commerciale, financière ou politique. Ils peuvent restreindre l’accès des entreprises américaines au marché chinois ou peser sur le yuan afin de réduire l’impact des tarifs douaniers. Ils peuvent également faire pression sur Kim Jong-un afin que celui-ci soit moins accommodant que prévu, comme Donald Trump vient d’ailleurs de le leur reprocher.

 

Un pays qui ne joue pas le jeu

Ceci dit, l’arbre des tarifs douaniers ne doit pas cacher la forêt des sujets qui fâchent. Car l’énorme excédent commercial chinois n’est qu’un élément parmi d’autres du contentieux opposant Américains et Européens aux Chinois. Il suffit de parcourir l’enquête ordonnée par le président Trump et menée par le département du Commerce sous la section 301 de la législation américaine sur le commerce. La liste des griefs à l’encontre de la Chine et de ses pratiques concurrentielles déloyales est impressionnante. Ces pratiques sont en contradiction flagrante avec la charte de l’OMC.

La Chine est notamment accusée de forcer les entreprises étrangères à effectuer des transferts de technologie par le biais de joint-ventures avec des partenaires chinois, qui souvent n’apportent aucune valeur ajoutée. C’est en quelque sorte l’équivalent d’une énorme taxation à l’entrée. Sont également dénoncés : le soutien de pans entiers de l’économie chinoise, notamment les secteurs de pointe, via une politique de subventions et de prêts accordés par les banques d’Etat ; l’intervention de l’Etat chinois en vue d’acquérir des entreprises américaines innovantes afin de faciliter les transferts de technologie ;  le pillage de la propriété intellectuelle et l’absence de garantie sur les droits de licence pour les titulaires de brevets étrangers ; le cyber-espionnage systématique, etc.

Autrement dit, le problème des manœuvres déloyales chinoises pour se hisser à la pointe de l’innovation constituera à coup sûr le prochain chapitre de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine. L’enjeu de ce bras de fer entre les deux super-puissances n’étant rien de moins que la maîtrise de l’avenir.

Un énorme bond en avant

Le fond du problème est la disruption planétaire provoquée par l’inexorable montée en puissance de la Chine. Il suffit de rappeler quelques chiffres. Entre 1980 et 2018, le PIB de la Chine a été multiplié par 40. On s’attend à ce qu’il dépasse celui des Etats-Unis vers 2030 mais la Chine peut d’ores et déjà se prévaloir d’être la première puissance industrielle du monde et le plus grand exportateur de biens manufacturés.

Semblable en cela aux Etats-Unis de l’après-guerre, l’empire du Milieu est devenu le pays des superlatifs. C’est le n°1 mondial dans le domaine des énergies renouvelables et des véhicules électriques ; par le nombre d’internautes (800 millions) et de transactions en ligne ; par le nombre de super-ordinateurs et de brevets industriels déposés chaque année. Le plus grand data-center est en Chine. La centrale photovoltaïque la plus étendue. Le plus vaste réseau de trains à grande vitesse. C’est également le pays qui possède la plus grande réserve de change (plus de 4 trillions dont 1,1 trillion en Bons du Trésor américains). Accessoirement, c’est le pays qui compte le plus grand nombre de milliardaires.

Et tout ceci, en 40 ans à peine, depuis le jour où un certain Deng Xiaoping déclara « peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape la souris », ce qui était la manière chinoise de dire « Enrichissez-vous ! », le parti communiste chinois veillant à garder le cap et à encadrer la population.

Les dindons de la farce

Tout comme certaines banques furent décrétées « to big to fail », la Chine est devenue quant à elle « to big to fight », en tout cas jusqu’à l’élection de Trump. Le tournant décisif fut l’admission de la Chine à l’OMC en 2001. Une décision stratégique encouragée par Bill Clinton, où les Occidentaux péchèrent à la fois par gourmandise et par naïveté. Alléchés par le milliard de consommateurs chinois et la main-d’œuvre à faible coût, ils crurent qu’avec le temps, la Chine allait s’adapter aux règles internationales et que l’ouverture à l’économie de marché allait entraîner une démocratisation politique.

Près de 20 ans plus tard, les Occidentaux doivent déchanter car c’est exactement le contraire qui s’est produit. Le système chinois n’a pas évolué vers une économie de marché, ouverte à la concurrence. C’est un capitalisme d’Etat s’appuyant sur un très large secteur public, lequel contrôle 40% des actifs industriels et détient 80 à 90% des secteurs de pointe auxquels l’Etat assigne des objectifs à atteindre. Cette économie, largement subventionnée par l’Etat, privilégie les entreprises chinoises, qui extorquent le know-how des entreprises étrangères en échange d’une pénétration du marché domestique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Etats-Unis et l’Europe refusent d’accorder à la Chine le statut d’économie de marché (alors qu’aux yeux des Chinois, ce statut lui est automatiquement accordé par les instances de l’OMC au bout de 15 ans).

Politiquement parlant, le régime chinois n’a bien sûr, rien de démocratique. Il s’est même rigidifié en se dotant d’un « président à vie » et ce n’est pas un hasard si cette centralisation du pouvoir à lieu au moment où la Chine amorce une étape majeure de son développement. Lors du discours de son deuxième mandat, Xi Jinping a, en effet, affiché clairement son ambition de super-puissance et a vanté le système chinois comme un exemple à suivre par d’autres pays. Un son de cloche idéologique qu’on n’avait plus entendu depuis l’ère Mao.

L’Amérique se réveille

Contrairement à ses prédécesseurs, l’administration Trump a décidé de réagir. Sa riposte musclée sur les tarifs tranche avec l’attitude résignée d’une Hillary Clinton qui, à la question de savoir ce que les Etats-Unis comptaient faire face à la concurrence déloyale chinoise avait répondu : « Est-ce qu’on se dispute avec son banquier ? ».

Tout le problème est de savoir si Trump a les moyens de faire plier la Chine afin qu’elle ouvre son économie et tempère ses pratiques malhonnêtes. On peut en douter. Il est sans doute trop tôt pour en juger mais la hausse des tarifs douaniers n’a pas eu jusqu’ici les effets escomptés. La riposte chinoise a été immédiate et le déficit commercial des Etats-Unis avec l’ensemble du monde s’est encore accentué en juin. Dans l’affaire ZTE, du nom de l’équipementier télécom chinois soupçonné d’espionnage au profit de l’Etat chinois et banni du territoire américain, Trump a fini par reculer, même si ZTE et Huawei n’auront plus le droit de fournir les pouvoirs publics aux Etats-Unis.

Un plan de conquête tous azimuts

Deux projets de grande envergure ont piqué les Américains au vif et ont convaincu l’équipe Trump que les Chinois étaient sur un pied de guerre économique. Il s’agit du plan « Made in China 2025 » et de la « Belt and Road Initiative » (parfois appelée « Les Routes de la soie »). Ce sont deux plans de conquête, le premier dans le domaine des technologies de pointe, le second via un ambitieux programme de construction d’infrastructures (routes, voies ferrovières, ports)  en direction de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, que certains assimilent à une forme d’impérialisme économique. Leur point commun : ils manifestent une volonté hégémonique.

Le plan « Made in China 2025 » est un vaste projet soutenu par l’Etat chinois dont l’objectif consiste à dominer dix secteurs industriels d’avenir : technologies de l’information et circuits intégrés, intelligence artificielle et robotique, aéronautique, industries maritimes, véhicules électriques, etc. En promouvant l’innovation à marche forcée, la Chine veut éviter de se retrouver dans la situation du « middle income trap », le piège à revenus intermédiaires, en restant coincée à un stade médian de son développement sans atteindre une réelle prospérité. Elle cherche donc à monter en gamme, ce qui en soi est parfaitement compréhensible.

Les Américains reprochent toutefois à ce plan d’être entièrement dirigé et subventionné par l’Etat chinois, mobilisant à la fois des ressources civiles et militaires et exigeant la participation active de tous les secteurs de la société. Ce qui ne correspond pas aux principes d’une économie de marché et désavantage d’autant les entreprises étrangères.

L’un des griefs majeurs concerne le fait que la Chine affirme vouloir être « auto-suffisante » à 70% à l’horizon 2025 pour tout ce qui a trait aux composants vitaux et aux matériaux critiques comme, par exemple, les circuits intégrés. La Chine cherche donc à réduire drastiquement sa dépendance vis-à-vis de l’étranger en substituant des composants et des produits made in China partout où c’est possible. Elle se fixe aussi des objectifs précis. Par exemple, les véhicules électriques de fabrication chinoise devront représenter 90% du marché domestique en 2025. Bref, le plan « Made in China » montre clairement que la Chine se donne les moyens de son ambition mais ne suit pas les mêmes règles que les autres pays. 

Avantage à la Chine

Dans la confrontation qui s’annonce, la Chine tient la corde. Les initiatives isolationnistes de l’administration Trump, comme la décision de quitter l’accord de partenariat transpacifique (TPP) et les accords de Paris sur le climat ont été du pain béni pour les Chinois. La menace de claquer la porte de l’OMC si celle-ci ne se réforme pas, brandie par Trump jeudi dernier, sera sans doute l’occasion pour les Chinois de réaffirmer qu’ils sont eux, des partenaires dignes de confiance. Occupant petit à petit la place laissée vacante par les Américains, ils peuvent dissimuler leurs ambitions hégémoniques en s’affichant comme les champions d’un ordre mondial fondé sur le libre-échange et le respect de l’environnement. Le leader du monde libre ayant décidé de faire bande à part, un nouveau timonier frappe à la porte, même si celui-ci ne défend pas des valeurs démocratiques, qu’il estime dépassées.

Il est vrai que la stratégie chinoise se déploie sur le long terme. Elle peut compter sur un régime inamovible et un président à vie tandis qu’en novembre, si les démocrates remportent la majorité à la Chambre des représentants, Donald Trump ne sera plus qu’un « canard boiteux » empêtré dans des procédures d’impeachment. Face à une puissance qui voit loin et ne change pas de politique tous les six mois, nos systèmes démocratiques ne font pas le poids.

A l’occasion de la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Mar-a-Lago, le New York Times a évoqué le « piège de Thucydide » pour qualifier les risques d’une confrontation entre les deux pays. Pour l’historien grec Thucydide, la racine du conflit qui opposa Sparte et Athènes et qui conduisit à la guerre du Péloponnèse fut la crainte d’une puissance dominante (Sparte) d’être supplantée par une puissance émergente et très ambitieuse (Athènes). Pour Graham Allison, ce paradigme se retrouve tout au long de l’Histoire. Il a analysé ainsi 16 « pièges de Thucydide »  et 12 d’entre eux ont conduit à la guerre. Espérons que l’avenir des relations sino-américaines démente ces statistiques.