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Trump peut-il encore gagner les élections ?

Il y a deux mois encore, il avait toutes ses chances Il pouvait compter sur une économie en forme. Un quasi-plein-emploi. Une bourse au plus haut. Un discours qui séduisait sa base. Un Congrès républicain à sa botte.

Et puis, patatrac ! Un virus est venu tout chambouler. 40.000 morts, 22 millions de chômeurs, un déficit de plus de 3 trillions. Et qui risque de balayer Trump.  

Il avait traversé tous les écueils, qui auraient mis à terre n’importe quel politicien : une procédure d’impeachment, une longue enquête sur une possible collusion avec les Russes, des accusations de corruption, des affaires de mœurs, des renvois et des démissions en chaîne, des mensonges et des provocations à flux tendu, des attaques permanentes contre les médias, des affrontements avec des pays amis, un retrait des traités multilatéraux et des organisations internationales…  
Mais Trump est toujours là et bien là. Cette résistance à toute épreuve, il la doit à son redoutable flair politique, propre aux leaders populistes. Comprenant instinctivement ce qui fait vibrer les foules, il a mis en place un dispositif pour fidéliser ses partisans : une communication directe via twitter, l’appui sans faille des médias conservateurs, des meetings dignes d’un comédien stand-up, un slogan simple qui redonne de la fierté, des coups de théâtre quotidiens, un show politique permanent inspiré par des années de télé-réalité. Il s’est surtout employé à désigner des ennemis, recréant l’impression d’un monde polarisé entre « Eux » et « Nous ».  
Il y a deux mois encore, il pouvait espérer être réélu en vertu de la prime traditionnellement accordée au président en place. Il avait aussi d’autres atouts dans son jeu. La croissance était raisonnable, autour de 2%. La bourse était au plus haut. Le chômage n’avait jamais été aussi bas depuis la fin de la guerre et le salaire moyen augmentait d’environ 3% l’an. Il avait baissé les impôts (en creusant le déficit de 1,5 trillion). Si ce n’était quelques nuages à l’horizon, notamment les retombées de sa guerre tarifaire avec la Chine dans certains Etats clés dont il dépendait pour sa réélection, Trump avait des raisons d’être optimiste.  

Trump ignore le danger… 

Et puis, patatrac, un grain de sable est venu enrayer la machine. Rien ne l’avait préparé à cela. Lui, qui avait tendance à travestir les faits, et même à forger une réalité alternative, se retrouvait soudain confronté à une vérité incontournable. Une épidémie arrivait. Une maladie qui n’avait ni vaccin ni traitement. Son premier réflexe fut de la nier. Pourtant, le 18 janvier, son secrétaire à la Santé Alex Azar l’avait prévenu de la menace. Et le 29 janvier, son conseiller Peter Navarro l’avait informé de la possibilité que le Covid-19 puisse tuer un à deux millions d’Américains. Si ce n’est sa décision d’interdire aux non-nationaux venant de Chine d’entrer aux Etats-Unis (31 janvier), il ne fit rien et minimisa le danger.  
Aujourd’hui, il a beau réécrire l’histoire à son avantage mais les faits sont têtus. Le 22 janvier, de Davos, Trump déclarait que la situation « était entièrement sous contrôle ». Le 19 février, il annonçait qu’en avril, avec le beau temps, le virus disparaîtrait. Le 27 février, il déclarait « Un jour, c’est comme un miracle, il va disparaître ». Plus tard, il se vantera d’avoir été le premier à reconnaître la pandémie mais qu’il tenait avant tout à rester le « cheerleader » des Américains et à éviter de créer une panique.  

… et réagit trop tard  

Ce n’est que le 6 mars, en visitant les laboratoires du CDC (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies) que le franc tombe enfin. Il admet que la pandémie est un « problème imprévu… tombé de nulle part ». La bourse, qui avait déjà perdu 15% les deux semaines précédentes, allait encore accélérer sa chute.  
Prenant enfin conscience de la gravité du problème, surtout pour la suite de sa carrière, Trump déclare l’état d’urgence, le 13 mars. En changeant son fusil d’épaule, il change du même coup son discours. De cheerleader, il enfile l’uniforme du capitaine sauvant le navire Amérique d’une énorme tempête. L’heure est grave. Il prévient les Américains qu’il y aura des victimes mais moins que s’il n’avait pas été aux commandes. Le 29 mars, il déclare que s’il n’y a que « entre 100.000 et 200.000 morts, nous aurons fait du bon boulot ». 

Une catastrophe sur les bras 

Flash forward ! Un mois plus tard, la situation est désastreuse sur le plan sanitaire – quoiqu’elle s’améliore un peu - et sur le plan économique. On dénombre plus de 40.000 morts, un système hospitalier désorganisé, d’énormes tensions entre le pouvoir fédéral et les gouverneurs qui veulent obtenir une aide massive de Washington, un chaos dans la distribution des aides aux particuliers et aux petites entreprises. 
Le choc économique est brutal. 22 millions d’Américains ont perdu leur travail ou sont en chômage technique. Des millions d’entre eux ne sont plus couverts par l’assurance santé. Pour amortir la casse, la Fed a abaissé ses taux directeurs de 1,5% et elle a lancé un programme d’acquisitions d’actifs illimité. Elle a effectué des prêts à court terme à 24 « primary lenders » afin qu’ils soulagent la trésorerie des entreprises. Le Trésor américain, quant à lui, a adopté un plan de soutien massif de 2 trillions, comprenant un versement de 1200$ à chaque Américain dans le besoin, un montant pour compenser la perte de salaire des chômeurs temporaires, et des crédits aux petites et moyennes entreprises pour une enveloppe totale de 500 milliards. 

Seul un rebond rapide peut sauver Trump 

S’il veut gagner les élections, Trump sait qu’il doit impérativement renverser la vapeur sur le double plan de la situation sanitaire et de l’économie. La santé et les emplois étaient les deux sujets qui préoccupaient les Américains avant la crise. C’est encore mille fois plus vrai aujourd’hui. Le problème, c’est qu’en appelant les Américains à se remettre au travail, surtout s’ils n’ont pas de quoi se protéger, il risque de relancer l’épidémie. Et là, ce serait la catastrophe. Le voilà donc contraint de zigzaguer en permanence entre les conseils de prudence de sa task force médicale et les demandes pressantes des entreprises et des Américains qui veulent retravailler. 
Le scénario le plus favorable pour Trump serait un rebond rapide en V. Une chute brutale au second semestre suivie d’une forte reprise au troisième trimestre. Mais rien n’est moins sûr. Et même dans le meilleur cas de figure, les économistes tablent sur un taux de chômage autour de 10% à la fin 2020, ce qui signifie des millions de jobs perdus. 

La confiance n’est plus au rendez-vous 

Les derniers sondages indiquent que les Américains ne sont pas satisfaits de la gestion de la crise par Trump. Après un bref sursaut il y a quelques semaines lorsque Trump a donné l’impression de prendre les choses en mains, le voilà qui recule fortement dans les intentions de vote. Selon, le dernier sondage Gallup, 43% des Américains approuvent son action. Il ne bénéficie que de 39% d’opinions favorables chez les électeurs indépendants, une cible qu’il doit impérativement séduire s’il veut gagner. La moyenne des sondages compilés par RealClearPolitics donne 51-52% d’Américains non satisfaits. Et le verdict de l’enquête menée par le Pew Research Center est encore plus sévère : 65% des Américains estiment que Trump a tardé à prendre les mesures sanitaires qui s’imposaient. Tout ceci est de mauvais augure pour les élections de novembre. 
Sachant que Trump est littéralement obsédé par les sondages, on peut être assuré qu’il va tout faire pour redresser la barque. Il n’a d’ailleurs pas tardé à trouver des boucs émissaires pour éloigner l’attention sur ses propres responsabilités : la Chine, dénoncée pour avoir délibérément gardé le silence sur le « virus chinois » durant les premières semaines de l’épidémie ; l’OMS, accusée de complicité avec le régime chinois, et dont il a suspendu provisoirement le financement ; son adversaire démocrate Joe Biden, qu’il accuse maintenant de complaisance à l’égard la Chine. Tout fait farine au moulin. 

Prêt à tout pour gagner 

Ce n’est pas tout. Depuis quelques jours, Trump se livre à une véritable guerre de tranchées avec les gouverneurs (surtout démocrates) de certains Etats, durement touchés par la pandémie. Ceux-ci réclament à corps et à cri une assistance du gouvernement fédéral, notamment en matière de tests de dépistage. Assistance que Washington délivre au compte-gouttes, estimant sans doute que les gouverneurs démocrates n’ont qu’à se débrouiller. Ceux-ci ont riposté en menaçant Washington de ne pas entamer la phase 1 du déconfinement tant qu’ils n’ont pas l’équipement nécessaire.  Ce à quoi Trump vient de riposter à son tour en appelant certains Etats à « se libérer » du confinement décrété par les gouverneurs, lesquels ne font pourtant qu’appliquer les directives de la task force médicale de Trump. Une task force au sein de laquelle la personnalité du Dr Anthony Fauci commence à faire de l’ombre au patron. Autant dire que ses jours sont probablement comptés.  
L’affrontement avec les gouverneurs n’est pas sans risques pour Trump. Les Américains sont attachés à leur pouvoir local et certains Etats clés (swing states) comme le Michigan ou la Pennsylvanie sont durement touchés par le virus et par la montée du chômage. Les habitants de ces Etats veulent retourner au travail mais pas à n’importe quel prix. 
On le connaît. D’ici novembre, Trump sortira encore d’autres tours de son sac. Il est vrai que l’évolution de cette pandémie est imprévisible. A l’heure actuelle, son adversaire, Joe Biden, qui mène dans les sondages, ne peut s’adresser aux Américains que de sa cave. La Convention démocrate prévue en juillet a été postposée en août. Trump et les républicains tentent également de freiner au maximum les votes par correspondance et les votes anticipés, qui seront pourtant inévitables si le virus sévit encore. La raison en est simple : ces votes défavorisent le parti républicain. 
Depuis trois ans, Trump a réussi à se maintenir à flots envers et contre tout. Mais depuis cette énorme catastrophe, les cartes sont rebattues. Face à l’épidémie, au chômage de masse et à la perte du pouvoir d’achat, le show Trump a sans doute atteint ses limites. Il n’est pas sûr que ce coup-ci, les Américains mordent à l’hameçon.