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… Et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne

De l’avis général, l’Allemagne est le grand pays européen qui a le mieux géré la crise. Elle a évité l’hécatombe sanitaire en dépistant rapidement et massivement. Elle a adopté un plan de soutien bazooka à son économie. Souvent décriée ces dernières années, elle a gagné des galons dans l’opinion mondiale pour son intervention rigoureuse et efficace. Même l’étoile déclinante d’Angela Merkel s’est remise à briller. A quoi tient cette réussite ? 

Agissant comme un révélateur, le coronavirus a souligné les atouts de certains pays et dévoilé les failles profondes d’autres. Le nombre de décès en Belgique, - le plus élevé au monde par tête d’habitant, - a mis en évidence l’absurde mille-feuille politique belge. L’existence de 9 ministres de la santé et les cafouillages à répétition à propos des fournitures de masques ont démontré, si besoin en était, que la Belgique est ingouvernable dans ses structures actuelles. 

De l’autre côté de la frontière, par contre, la lutte contre la pandémie a mis en valeur les points forts de l’Allemagne : rigueur stratégique, cohérence politique, capacité industrielle, communication sobre et réaliste. Tous ces éléments se sont coagulés pour inspirer une confiance générale qui a permis à l’Allemagne de mieux traverser l’épreuve. 

En effet, les observateurs s’accordent à dire que l’Allemagne s’est plutôt bien sortie de la crise. En tout cas, provisoirement. On y déplore quatre à cinq fois moins de morts que dans les pays comparables : Italie, Espagne, France ou Royaume-Uni. Ce succès relatif, elle le doit à plusieurs facteurs.  

Tester massivement, la bonne stratégie sanitaire 

En premier lieu, elle a réagi plus rapidement que d’autres grâce au sens de l’anticipation  de Christian Drosten, le virologue en chef de l’hôpital universitaire de la Charité à Berlin et qui avait la confiance d’Angela Merkel, elle-même scientifique de formation. Grâce à Drosten et à son équipe, les laboratoires allemands ont pu mettre au point un test PCR dès janvier et ils ont commencé à en produire courant février, avant l’apparition du premier cas.  

S’inspirant de la stratégie coréenne, les laboratoires allemands ont dépisté les malades en adoptant des critères plus souples que d’autres pays européens. Il suffisait d’avoir un symptôme grippal pour subir un test et être contraint à l’isolement en cas de résultat positif. La première semaine de mars, au lendemain du retour des vacances de carnaval, la Belgique avait effectué 337 tests PCR par million d’habitants et l’Allemagne 1499 tests. Soit quatre fois plus. A la troisième semaine de la pandémie (celle du lockdown), l’Allemagne réalisait 4190 tests par million (Belgique : 1245). Fin mars, l’Allemagne effectuait déjà 350.000 tests par semaine.  

Grâce à ces diagnostics précoces, suivis d’une mise en quarantaine et assortis d’un tracking rigoureux, les Allemands ont pu freiner la propagation de la maladie et empêcher qu’elle ne dégénère en complications graves dont l’issue était généralement fatale. Mieux préparée, l’Allemagne était aussi mieux équipée en termes d’infrastructure hospitalière. Elle pouvait compter sur 28.000 lits dans les services de soins intensifs (34 par 100.000 habitants contre 12 en Italie et 7 aux Pays-Bas), une capacité qui a été renforcée par la suite à 40.000 lits. En somme, elle pouvait voir venir. 

Certes, l’Allemagne a eu de la chance. Elle a évité la présence de gros foyers épidémiques comme ceux qu’ont connus le Nord de l’Italie et l’Est de la France et qui se sont rapidement révélés incontrôlables. Le virus a d’abord frappé les vacanciers, souvent jeunes, revenus des stations de ski d’Autriche et d’Italie et le dépistage massif a freiné sa propagation vers les troisième et quatrième âges.   

Créer les conditions de la confiance 

Le virologue Christian Drosten, qui tenait un blog et un podcast suivis par des millions d’Allemands, s’est également distingué par son ton informatif et sobre, loin des effets de manche d’un Didier Raoult ou des cafouillages des experts britanniques, qui ont fini par abandonner leur stratégie d’immunité collective. Drosten a peut-être péché par prudence excessive – il met en garde contre une deuxième vague possible – mais face à un virus contre lequel on ne possède ni traitement efficace ni vaccin, il a préféré appliquer le principe de précaution. 

Il est vrai que la phase du déconfinement est plus difficile à négocier que celle du lockdown. 370.000 Allemands ont perdu leur emploi en avril et près de 10 millions sont en chômage partiel, subsidié par l’Etat fédéral. « Chaque semaine de fermeture coûte à l’économie allemande des dizaines de milliards d’euros » a déclaré Diter Kempf, le patron de la fédération industrielle BDI.  Une situation intenable à terme, même pour un pays comme l’Allemagne. 

Comme partout dans le monde, des tensions sont apparues entre les scientifiques qui désirent garder le pied sur la pédale de frein et les milieux économiques qui veulent remettre la machine en marche. Ces derniers ont été encouragés par le désir de la population de reprendre le travail. D’après un sondage YouGov, 56% des personnes interrogées disent ne pas avoir peur d’être contaminées et 72% se déclarent confiantes dans la capacité de réaction de leur système de santé.  

La prudente Angela Merkel subit également des reproches depuis quelques jours car elle doit compter avec les 16 Länder qui ont leur mot à dire et disposent d’une grande autonomie. La Basse-Saxe insistait pour ouvrir ses restaurants et la Bavière, ses célèbres Biergarten. Merkel, qui a prévenu que le pays restait fragile, a fini par céder. Par conséquent, les restaurants ouvriront et le championnat de football reprendra (devant des stades vides) Mais la chancelière a cependant réussi à faire accepter la possibilité de réintroduire des mesures de confinement, - en tout cas localement,  - si la situation l’exigeait. En Allemagne, la culture du consensus prévaut. Même si les avis peuvent diverger, on est d’accord sur le cadre. Et Merkel bénéficie depuis la crise d’un énorme regain de confiance. 

L’industrie fait la force 

Le sérieux avec lequel les Allemands ont géré l’épidémie est sans doute lié à une certaine mentalité germanique, alliant rigueur et discipline. Mais c’est aussi parce que l’Allemagne possède les qualités logistiques d’un pays industriel.  

A l’heure où des voix s’élèvent pour dénoncer l’extrême dépendance des pays occidentaux à l’égard de la Chine et pour réclamer une relocalisation de certaines activités essentielles, l’Allemagne montre l’exemple d’un pays qui a su préserver son industrie. C’est le seul pays européen à posséder une véritable base manufacturière grâce à ses grandes entreprises du secteur automobile, des machines-outils, de l’agro-alimentaire, de la chimie ou du pharmaceutique. Mais il peut aussi compter sur un vaste maillage d’entreprises moyennes (les petits champions de la Mittelstand), occupant des niches spécialisées et qui représentent une véritable force. 

Un article récent du Financial Times donnait un bon exemple de cette richesse. Alors que le monde entier tentait désespérément de mettre la main sur les masques, on apprenait qu’une entreprise familiale allemande – Innovatec – contrôlait la moitié de la production européenne de fibres non tissées à base de propylène. Ce matériau, obtenu par un procédé dit d’extrusion-soufflage, est ce qui permet aux masques de filtrer les particules nocives.  

Du jour au lendemain, le non-tissé, qui entrait surtout dans la fabrication des bandages et des sacs d’aspirateur, est devenu un produit hautement stratégique. La demande pour ce matériau était telle que les acheteurs chinois étaient prêts à payer vingt fois le prix habituel. Ils venaient également se fournir en machines car  le plus grand fabricant mondial de machines servant à produire ce non-tissé est également une société allemande : Reifenhäuser Reicofil. A l’heure actuelle, les deux entreprises ont considérablement augmenté leur capacité de production et croulent sous les commandes. Elles sont la preuve que pour rester maître de son destin, l’Europe doit reconstituer son tissu industriel. 

Une Allemagne post-Covid moins rigide ? 

Certes, l’Allemagne n’a pas été épargné par la pandémie. Avec un PIB en recul de 6% en 2020, elle fera à peine mieux que d’autres pays européens. Mais elle a fait le nécessaire pour amortir le choc en injectant 1,2 trillions dans son économie, sous forme de compensation de salaires, de prêts aux entreprises et de garanties sur les prêts. Elle a également renoncé à son dogme budgétaire en acceptant de creuser son déficit (de 167 milliards), qu’elle financera en recourant à l’emprunt. En espérant que le rebond attendu en 2021 lui permettra de revenir à l’équilibre. 

On la sent également plus disposée à soutenir ses voisins européens, même si elle dit toujours « nein » à l’idée d’une mutualisation de la dette des pays de l’eurozone. Elle a donné son accord au plan de sauvetage européen de 540 milliards convenu en urgence en avril et elle est en faveur de la constitution d’un fonds de relance post-Covid à l’échelle européenne.  Par ailleurs, l’organisation patronale allemande BDI s’est déclarée en faveur d’une plus grande « solidarité fiscale » en Europe. Manière de dire que l’Allemagne ne s’en sortira pas sans l’Europe.  

N’ayant pas grand-chose à attendre de l’Amérique de Trump, sinon une hausse des tarifs douaniers sur les voitures allemandes, ni de la Chine, qui s’affirme de plus en plus comme une puissance hégémonique, l’Allemagne est consciente que les pays européens sont ses partenaires naturels. Ce qui va peut-être l’amener à être plus flexible, à l’avenir. Un son de cloche difficile à entendre en Belgique avec l’affaire Lufthansa-Brussels Airlines. Mais ceci est une autre histoire…