Goldwasser Exchange

+32 (0)2 533 22 40
Du lundi au vendredi de 8h30 à 18h

Accès client

L’immunité collective: solution de bon sens ou folie furieuse ?

Maintenir l’activité économique et laisser le virus circuler afin de créer une immunité collective? En mars, Boris Johnson était en faveur de cette stratégie avant de virer de 180° et confiner le pays. De son côté, la Suède a opté pour cette approche, bien qu’elle s’en défende. Une déclaration récente signée par des centaines de médecins la préconise à nouveau. Soutenue par la Maison Blanche, elle est dénoncée par Anthony Fauci, par l’OMS et par une majorité de spécialistes qui mettent en garde contre ses dangers. Qu’en est-il exactement?

On l’avait presque oubliée mais l’idée consistant à créer une immunité collective refait surface, ces jours-ci. Un groupe de médecins a signé la déclaration “Great Barrington” préconisant une stratégie de “Protection focalisée”. Celle-ci consiste à “autoriser celles et ceux qui ont le moins de risques de mourir du virus de vivre leur vie normalement afin de fabriquer assez d’anticorps via des infections naturelles tout en protégeant celles et ceux qui ont le plus de risques de mourir”. Bref, il s’agit de laisser le virus se propager librement dans la société tout en isolant les personnes à risque de manière à ce que l’épidémie finisse par s’éteindre d’elle-même.

Les signataires justifient cette approche, qui n’a jamais été testée lors d’une pandémie, par le fait que, d’après eux, les remèdes actuels sont pires que le mal qu’ils sont censés traiter. A leurs yeux, la politique de confinement “a des effets désastreux sur la santé publique à court, moyen et long terme”. Au nombre des dommages sanitaires provoquées par le lockdown, ces médecins citent notamment, une baisse de la vaccination chez les jeunes enfants, une diminution des examens de dépistage du cancer, une aggravation des cas de maladies cardio-vasculaires et une détérioration de la santé mentale au sein des populations. De plus, le confinement et d’autres restrictions affectent également le moral des personnels hospitaliers, augmentent le niveau de pauvreté, découragent les jeunes qui étudient ou entrent sur le marché du travail… La liste des séquelles est longue et le coût de la gestion de la pandémie est très élevé. Trop élevé.

La dernière lubie de Donald Trump

Cette prise de position, qui est celle d’une petite minorité de médecins, serait restée anecdotique si la Maison Blanche ne l’avait soutenue avec force. Donald Trump, qui veut à tout prix faire oublier la pandémie afin d’avoir une petite chance de gagner les élections, ne s’embarrasse plus de précautions oratoires. “Les gens en ont marre du coronavirus” vient-il de déclarer. Il s’oppose désormais à tout ce qui peut faire obstacle à une reprise de l’activité économique, condamne les mises en quarantaine, veut voir les enfants à l’école et se moque ouvertement du masque.

De fait, Trump a marginalisé les piliers de sa Task Force sanitaire, comme le Dr Anthony Faucy qu’il a traité de “désastre”. A leur place, il a promu un nouvel homme fort, son conseiller médical, le Dr Scott Atlas. Ce dernier, un radiologue, a minimisé les dangers du coronavirus depuis le début et a toujours préconisé l’approche de l’immunité collective. Son influence commence à porter ses fruits puisque le C.D.C. a cessé de recommander les tests pour les personnes asymptomatiques, lesquelles représentent pourtant de 25% à 40% des personnes contaminées.

La stratégie d’immunité collective, considérée comme très risquée, a été immédiatement dénoncée par Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS: “Jamais, dans l’histoire de la santé publique, l’immunité collective n’a été utilisée comme stratégie pour répondre à une épidémie, et encore moins à une pandémie (…)  Laisser libre cours à un virus dangereux, dont nous ne comprenons pas tout, est tout simplement contraire à l’éthique”. De son côté, Anthony Fauci a été encore plus direct: “Quiconque s’y connaît un peu en épidémiologie vous répondra que c’est absurde et très dangereux”.

Une stratégie d’apprentis-sorciers

La fabrication délibérée d’une immunité collective, en dehors d’un vaccin, est un contresens pour des raisons scientifiques, pratiques et éthiques. D’abord, les scientifiques ignorent encore énormément de choses concernant ce virus. On ne connaît pas la durée de l’immunité conférée à un ancien porteur du virus. Elle pourrait être relativement courte, ce qui exposerait un ancien malade à une récidive éventuelle. On a d’ailleurs observé des cas de rechute, peu nombreux, il est vrai. 

Ensuite, on ne connaît pas bien le seuil, c’est-à-dire le pourcentage d’anciens malades, à partir duquel l’immunité collective serait atteinte. On l’évalue à 60%-70% de la population ce qui signifierait que nous en sommes encore loin, puisque d’après une étude parue dans “The Lancet”, moins de 10% d’Américains auraient développé jusqu’ici des anticorps.

En Suède, un pays où la population a pu vivre presque normalement, sans avoir été soumise à un lockdown, l’immunité collective ne serait que de 7,1%. En rapportant ce faible taux d’immunité acquise au nombre de décès déjà enregistrés à ce jour (1,1 millions), on en déduit assez vite qu’une immunité collective ne pourrait être obtenue qu’au prix de millions de morts supplémentaires. Sans compter qu’on ne dispose pas de vaccin et qu’on ignore encore les séquelles à plus long terme susceptibles de frapper les anciens malades. Ajoutons également qu’il est impossible de réaliser un isolement parfaitement étanche des groupes à risque. Qui serait prêt à assumer la responsabilité d’un quasi génocide?

Comment et pourquoi des médecins et chercheurs issus d’université prestigieuses en sont-ils venus à proposer une idée aussi folle qu’irréalisable? On le comprend un peu mieux quand sait que cette déclaration relève beaucoup plus d’une idéologie extrême que de science à proprement parler. En effet, elle est parue sous les auspices d’un think tank libertarien du nom de American Institute for Economic Research (AIER), financé par les frères Koch, magnats du charbon et qui préconise de réduire le rôle de l’Etat à la plus simple expression. Ce think tank et d’autres organisations apparentées ont soutenu par le passé les industries du tabac, vanté le recours au sweatshops ou minimisé le réchauffement climatique résultant des activités humaines.

Il est clair que le coût de la pandémie est énorme et que ses conséquences se feront sentir pendant des années mais est-il nécessaire de recourir à une solution eugénique pour relancer la machine?  Faut-il prendre le risque de sacrifier des millions d’êtres humains sur l’autel de l’activité économique? La Suède, qui a tenté cette expérience (avec modération), est loin d’avoir obtenu des résultats probants.

Suède: un bilan globalement négatif

Bien que l’épidémiologue Anders Tegnell, architecte de la stratégie suédoise de lutte contre Covid, a toujours démenti vouloir créer une immunité de groupe, la Suède est cependant le pays qui est allé le plus loin dans ce sens. Par rapport aux autres pays européens, elle a clairement fait cavalier seul en refusant d’imposer des mesures restrictives comme le confinement généralisé, le port obligatoire du masque, la fermeture des magasins, bars et restaurants ou encore celles des écoles. A quelques exceptions près, les Suédois ont continué de vivre normalement. Bien que le télétravail fut fortement encouragé, que les visites dans les maisons de repos furent interdites et que les rassemblement de plus de 50 personnes furent bannis, les enfants de moins de 15 ans ont continué d’aller à l’école et les commerces sont restés ouverts, donnant à chacun le sentiment que la vie ne s’était pas brusquement arrêtée.

Dès le départ, la Suède a préféré miser sur le civisme et le sens de la responsabilité des individus plutôt que sur l’interdiction et la contrainte. Dans les messages à la population, il était plutôt question de recommandations que d’obligations. Cette approche ouverte avait tout pour recueillir l’adhésion des Suédois, qui se targuent d’agir de manière rationnelle et ont une haute idée de leur modèle social. La Suède est, en effet, un pays où règne une pression sociale forte, engendrant un certain conformisme mais le bon côté des choses est que cette culture du consensus constitue un avantage lorsqu’il s’agit d’accepter des mesures de bon sens. Le fait qu’elles aient été proposées par des agences sanitaires indépendantes du pouvoir politique a sans doute également contribué à  convaincre les Suédois.

Malheureusement, l’expérience suédoise qui consistait à maintenir l’activité économique – et donc à favoriser la propagation contrôlée du virus - tout en protégeant les plus faibles n’a pas été un franc succès.  A l’heure actuelle, la Covid-19 a tué près de 6000 Suédois, dont un grand nombre de personnes âgées dans des maisons de repos. Là-bas, comme en Belgique, on considère qu’elles ont été abandonnées à leur sort. Anders Tegnell, salué comme un véritable héros en Suède, a vu son étoile pâlir graduellement. A l’heure actuelle, la Suède est par tête d’habitant, le douzième pays le plus touché par la Covid. Son taux de mortalité (58,48/100.000 hab) est certes inférieur à celui de la Belgique (89,7) ou de l’Espagne (72,2) mais il est de loin supérieur à celui de ses voisins scandinaves: Danemark (11,8), Finlande (6,3), Norvège (5,1), ou encore de l’Allemagne (11,8), qui constituent de meilleurs points de comparaison. 

Ni confinement, ni immunité collective: les vrais gagnants

Il est vrai qu’en ce moment, les Suédois sont relativement épargnés par la deuxième vague mais il est loin d’être certain que c’est à leur immunité collective qu’ils le doivent. En effet, l’immunité au sein de la population, idéalement estimée à 60%-70% pour être efficace, ne serait que de 11,4% à Stockholm et de 7,1% pour l’ensemble du pays. On est donc loin des résultats espérés même si Anders Tegnell se défend en déclarant qu’il s’agit d’un marathon et non d’un sprint et qu’il est nécessaire d’évaluer les résultats sur le long terme.

En adoptant une stratégie moins contraignante, la Suède a voulu éviter de sacrifier son économie mais elle ne semble pas pour autant en avoir retiré un avantage décisif. Son taux de chômage tourne autour de 9% alors qu’il est de 5% en Norvège et au Danemark (il a augmenté dans les mêmes proportions). Et au deuxième trimestre, son PIB a chuté de 8,6%.  Certes, les chiffres ne disent pas tout. Il est certain que la disruption a été moins durement ressentie en Suède. Les hôpitaux n’ont pas été débordés, les personnes souffrant d’autres pathologies ont pu se faire soigner, les commerces n’ont pas fait faillite, les enfants ont pu continuer d’avoir une vie sociale, les familles ont été moins traumatisées. Tout cela comptera le jour où l’on fera le bilan de cette pandémie. C’est à l’autopsie qu’on jugera.

Les spécialistes affirment cependant que l’expérience suédoise est un échec pour la simple et bonne raison que la création d’une immunité collective, sans passer par un vaccin, est une utopie. Elle n’a jamais été réalisée à ce jour. En outre, de nombreux pays ont réussi à juguler l’épidémie sans passer par un confinement brutal, en testant la population à grande échelle et en retraçant systématiquement les contacts des malades. Corée du Sud, Taiwan, Vietnam, Japon, Nouvelle-Zélande: les vrais gagnants de la pandémie sont sans doute ceux-là.