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Ant, la fintech qui fait peur au pouvoir chinois

On l’annonçait comme la plus grande introduction en bourse de tous les temps. Une levée de capitaux supérieure à l’IPO d’Aramco. Mais à la dernière minute, le régulateur chinois des marchés est intervenu pour suspendre l’opération. Motif ? La fintech géante ferait de l’ombre aux banques publiques chinoises, soumises à des règles plus strictes. Mais la raison véritable est ailleurs. Le régime chinois n’est pas disposé à tolérer un pôle de pouvoir qui lui échappe.

L’affaire a retenti comme un coup de tonnerre sur les marchés asiatiques. A quelques jours de la première cotation en bourse du groupe Ant, les autorités chinoises ont annulé ce qui devait être la plus grande IPO de l’histoire. En proposant 3,3 milliards de titres à parts égales sur les deux places de Shanghai et de Hong Kong, Ant espérait lever 37 milliards de dollars, ce qui aurait valorisé le groupe à 316 milliards de dollars. Soit plus que les vénérables banques JP Morgan ou Bank of America. L’annulation de l’IPO est une déception énorme pour les investisseurs qui avaient réussi à réserver des titres et espéraient gagner 20%-30% dans la journée.

Comme tout ce qui a trait à la Chine, la saga Ant tient du superlatif.  Ant est le bras financier du géant Alibaba/Taobao, principale plateforme de commerce en ligne chinoise. Le pilier historique d’Ant est l’application de paiement Alipay, que les Chinois utilisent quotidiennement pour régler leurs achats en ligne depuis leurs smartphones.

Alipay est donc l’équivalent chinois de PayPal, à ceci près que le volume de paiements qu’il gère est 24 fois supérieur. En 2019, Alipay avait mis en relation 700 millions d’utilisateurs actifs et 80 millions de commerçants pour un montant total de 17 trillions de dollars. En tenant compte qu’Alipay perçoit 0,1% de frais de transaction en moyenne, cela fait un joli pactole.

Une puissance financière en expansion

Il était clair que Ant, propulsé par l’ambitieux Jack Ma, fondateur d’Alibaba et deuxième fortune de Chine, n’allait pas en rester là. Profitant de son énorme volume de clients captifs, Ant a progressivement rajouté d’autres services à son application de base: assurances, gestion de fonds, gestion de fortune pour les petits épargnants, credit scoring.

Mais l’activité la plus lucrative du groupe est le crédit à la consommation pour lequel Ant fait office d’intermédiaire entre les banques et les emprunteurs. Les prêts octroyés relèvent le plus souvent du micro-crédit, car ce n’est sans raison que le nom Ant (fourmi) fut choisi. L’ambition, en tout cas officielle, était de permettre aux Chinois modestes de disposer d’un peu d’argent.

Nous sommes en Chine, pays où les petits ruisseaux font les grandes rivières et l’addition de tous ces petits prêts a rapidement donné naissance à un géant, dont l’activité de crédit représente 40% du chiffre d’affaires du groupe et contrôle 20% du marché du crédit à la consommation. En 2019, Ant a ainsi prêté l’équivalent de 230 milliards de dollars à 500 millions de clients.

Fait notable, ce géant n’est pas tenu par les mêmes règles que les autres organismes de crédit, notamment les banques d’Etat. En sa qualité d’intermédiaire, Ant perçoit 2,5% de commissions sur tous les prêts qu’il parvient à négocier entre les banques partenaires et les emprunteurs. Sa valeur ajoutée consiste à apporter les clients aux banques et à fournir des données concernant leurs habitudes de consommation et leur solidité financière. En retour, Ant ne finance que 2% du montant des prêts, le reste étant à la charge de la banque. Il en résulte que Ant n’est pas tenu de conserver le même volume de capitaux en fonds propres que les organismes de crédit. Profits maximum, risques minimum : pour Ant, c’est la poule aux œufs d’or.

Un tel déséquilibre de la concurrence entre organismes de crédit traditionnels et la fintech géante n’était pas du goût des banques d’Etat, qui constituent l’un des piliers du régime et le bras armé du financement de l’économie chinoise. La vieille garde n’avait pas l’intention de se laisser faire par un disrupteur comme Jack Ma, que l’on peut comparer à un Steve Jobs ou un Elon Musk, c’est-à-dire un innovateur qui profite de l’ère digitale pour révolutionner un marché. Et l’IPO qui devait rapporter des milliards supplémentaires au groupe Ant risquait de faire pencher davantage la balance en faveur d’une sphère financière de plus en plus autonome et dérégulée.

Xi Jinping se fâche

L’événement qui mit le feu aux poudres fut un discours de Jack Ma à quelques jours de la date fixée pour l’IPO. Oubliant toute prudence, celui-ci dénonça « les règlementations bancaires globales » imposées par un « club de vieillards » et inapplicables en Chine, un pays en plein développement. Sur sa lancée, il s’en prit aux banques, qui, selon lui, avaient conservé une mentalité de « prêteur sur gages ». Trop craintives et obsédées par la gestion du risque, elles étaient incapables de financer l’innovation, laquelle implique une certaine prise de risque.

Un discours au ton très libéral, s’en prenant frontalement aux banques et qui, selon le Wall Street Journal, contraria fortement le président Xi Jinping. Ce dernier serait intervenu en personne auprès de l’organisme de régulation pour faire suspendre l’IPO.

Jack Ma était clairement allé trop loin dans une Chine, qui certes, vénère le progrès mais reste attachée à la stabilité financière, considérée comme un pilier fondamental de sa sécurité nationale. Ce qui peut se comprendre dans un pays où la dette totale (publique et privée) dépasse 300% du PIB et dans lequel s’est formée une dangereuse bulle immobilière. L’autre morale de l’histoire, c’est qu’en Chine, nulle entreprise, nul individu, fût-il Jack Ma, ne peut se prétende au dessus de l’Etat. Et ceci est d’autant plus vrai que le pays a pris un tournant plus autoritaire sous la houlette de Xi Jinping.

La Chine ne pouvant pas se permettre de sacrifier le groupe Ant, l’une de ses vitrines technologiques, l’IPO sera donc reportée de quelques mois, l’occasion pour le régulateur d’imposer de nouvelles contraintes financières aux fintechs. Il est évident que la valorisation d’Ant en sera affectée et que le prix d’introduction en bourse sera réduit d’autant. Si le régulateur oblige les fintechs d’avancer 20% du montant des prêts, la valorisation d’Ant pourrait fondre de 45-50%. Le ratio prix-bénéfice, qui était de 48 avant l’IPO, se rapprocherait de celui des banques. Mais Ant pourrait bénéficier d’un ballon d’oxygène. Si comme on s’y attend, le groupe était contraint de mobiliser des capitaux pour garantir les prêts, Ant pourrait titriser ces prêts de manière à transférer le risque sur des tiers.

La Chine, nouvel Eldorado malgré tout

Quoi qu’il en soit, le report de l’IPO du groupe Ant arrive au plus mauvais moment. En voyant cette opération d’un bon oeil, la Chine poursuivait trois objectifs. Primo, montrer qu’elle pouvait se passer des places fortes américaines en organisant une IPO majeure sur le sol chinois. Si celle-ci avait eu lieu, la valeur totale des IPO et des cotations secondaires sur les bourses de Shanghai et de Hong Kong aurait dépassé celle du Nasdaq. Secundo, les Chinois auraient démontré qu’ils pouvaient continuer à utiliser la place financière de Hong Kong malgré la mise au pas de cette « région administrative spéciale ». Preuve aurait été faite que la normalisation à la chinoise avait triomphé de la défense des droits de l’homme. Tertio, cette IPO aurait signalé au monde financier que les bourses chinoises se professionnalisaient et que la Chine, qui a un besoin impérieux de capitaux pour financer son développement, était prête à assouplir l’accès à ses marchés afin d’attirer les investisseurs du monde entier.

La guerre commerciale qui oppose la Chine et les Etats-Unis et qui se poursuit actuellement sur le front des technologies n’a paradoxalement pas découragé l’appétit des investisseurs internationaux pour les produits financiers chinois. Selon Fitch Ratings, les institutionnels étrangers auraient augmenté de 20% leurs achats d’obligations souveraines chinoises. Au total, ils détiendraient environ 12% des obligations émises par l’Etat chinois. De grands institutionnels comme le fonds BlackRock et les banques Citigroup et JPMorgan Chase auraient reçu instruction d’accélérer leurs achats. Il est vrai qu’un taux d’intérêt de 3,18% sur les obligations chinoises à 10 ans est tout de même plus attractif que les 0,8% offerts par les Bons du Trésor à maturité équivalente.

Anticipant d’éventuelles sanctions qui pourraient tomber à l’avenir, les marchés chinois ont accéléré leur ouverture afin d’accueillir les investisseurs internationaux qui de leur côté, cherchent de nouvelles opportunités. En accentuant son intégration au sein des marchés financiers globaux, la Chine rend d’autant plus difficile la mise en place de sanctions. Et même si l’annulation surprise de l’IPO de Ant a rappelé que la Chine reste un acteur imprévisible et que l’Etat a toujours le dernier mot, la Chine a des atouts pour devenir le prochain Eldorado des investisseurs.