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Mais quand l’Europe va-t-elle se sortir du pétrin ?

Un an après l’arrivée du Covid, l’Europe est mal en point. Variants qui progressent, pays qui reconfinent, vaccinations qui patinent, économies à la traîne, conflit ouvert avec le Royaume-Uni, dissensions entre pays membres, retour au chacun pour soi. L’unité européenne est soumise à rude épreuve. L’UE a pourtant des atouts. Mais la pandémie a révélé aussi ses défauts : lourdeur bureaucratique, manque de réactivité, prudence excessive, unité de façade. D’où la question : dans sa structure actuelle, l’UE a-t-elle les moyens d’affronter une crise grave ?

On aimerait tant se réjouir de l’arrivée du printemps et annoncer de bonnes nouvelles. Mais il faut se rendre à l’évidence : l’Europe est dans une mauvaise passe.

Sur le plan sanitaire, elle subit en ce moment une troisième vague, après celles du printemps et de l’hiver 2020. Plusieurs pays qui étaient sur le point de desserrer la vis ont dû reconfiner en hâte. 48 millions d’Italiens et 22 millions de Français se retrouvent en lockdown complet, probablement jusqu’à la mi-avril. Des restrictions supplémentaires sont prévues cette semaine en Allemagne et en Belgique. Quant aux pays de l’Est, - Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie – ils ne parviennent pas à sortir la tête de l’eau.

Un malheur n’arrivant jamais seul, cette troisième vague coïncide avec une campagne de vaccination qui a du mal à trouver sa vitesse de croisière. Alors que 41% de Britanniques et 25% d’Américains ont déjà reçu leur première dose, seulement 10,5% d’Européens sont dans le même cas. On constate aussi une nette différence au niveau des cadences de vaccination. Selon Bloomberg, près de 2,5 millions d’Américains se font vacciner chaque jour, deux fois plus qu’en Europe, qui est pourtant plus peuplée. Plus près de chez nous, 874.000 Britanniques ont été vaccinés sur la seule journée de samedi, soit presque autant que dans toute l’UE.

AstraZeneca, le maillon faible

Outre un retard à l’allumage par rapport aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la lenteur de la vaccination est due en partie à des problèmes d’approvisionnement. Si Pfizer a bien tenu ses engagements, il n’en est pas de même pour AstraZeneca qui au premier trimestre, n’a fourni que 30 millions de doses sur les 90 millions promises. C’est d’ailleurs rebelote pour le deuxième trimestre. AstraZeneca, qui avait prévu de distribuer 180 millions de doses, n’en fournira finalement que 70 millions. Un sacré trou qu’il sera difficile de combler et qui bouleverse d’ores et déjà les perspectives optimistes du deuxième trimestre.

De plus en plus d’observateurs soupçonnent la firme AstraZeneca d’avoir trop promis au départ, voire même d’avoir vendu plusieurs fois les mêmes doses. AstraZeneca s’en défend en invoquant des clauses contractuelles qui l’obligent à « restreindre ses exportations ». Chacun devine que le principal fauteur de troubles est le Royaume-Uni, qui n’a jamais caché sa volonté de réserver prioritairement aux Britanniques les vaccins AstraZeneca produits sur son sol. C’est pourquoi, l’UE, qui a exporté 10 millions de doses Pfizer au Royaume-Uni, reproche à Londres de ne pas respecter le principe de réciprocité.

Le contentieux est suffisamment sérieux pour que Ursula von der Leyen menace de bloquer toutes les exportations du vaccin AstraZeneca produit en Europe si l’UE ne recevait pas les livraisons auxquelles elle a droit. L’article 122 du traité de l’Union lui donne, en effet, le droit de réquisitionner les vaccins produits sur son sol en cas d’urgence et même de s’attribuer les droits intellectuels liés aux produits.

Selon le cabinet Airfinity, la suspension des exportations européennes ferait perdre deux mois à la campagne de vaccination britannique alors que les Européens ne gagneraient qu’une semaine en échange. Bruxelles hésitera sans doute à prendre une telle décision, qui sera discutée lors du sommet européen des 25-26 mars. Certains agents actifs étant fabriqués au Royaume-Uni, des représailles britanniques pourraient entraîner une paralysie complète des chaines d’approvisionnement, ce que personne ne souhaite. Sans compter que les relations avec Londres, qui ne sont déjà pas au beau fixe, risqueraient de déboucher sur un conflit ouvert.

Un deuxième trimestre crucial

Cette affaire, comme celle de l’arrêt provisoire de la vaccination AstraZeneca, indique que les dirigeants européens sont de plus en plus nerveux. Cela peut se comprendre car nous sommes à un tournant crucial. Pour que la vie reprenne et que les économies redémarrent, il est absolument indispensable de vacciner le plus de gens possible et d’atteindre au plus vite le seuil d’immunité collective. Il s’agit d’une véritable course contre la montre. Ainsi que l’a déclaré Ursula von der Leyen : « Nous vivons la crise du siècle. Nous devons veiller à ce que les Européens soient vaccinés le plus vite possible. C'est pourquoi la production et la livraison à l'Union européenne doivent être des priorités absolues".

L’UE s’est ainsi donnée pour objectif de vacciner d’ici la fin de l’été 70% de sa population adulte (+18 ans), soit approximativement 250 millions de personnes. On peut néanmoins se demander si ce n’est pas exagérément optimiste. Von der Leyen avait déclaré que l’UE pouvait compter sur 100 millions de doses ce premier trimestre mais en date du 21 mars, on n’en avait administré que 55 millions. Même en admettant que le solde soit réservé pour la deuxième injection, il n’en reste pas moins qu’il existe un fort décalage entre les doses reçues et les doses administrées.

Au deuxième trimestre, L’UE devrait pouvoir compter sur les fournitures de Pfizer BioNTech (200 millions), AstraZeneca (70 millions), Moderna (35 millions) et Johnson & Johnson (55 millions, une dose), ce qui protégerait d’ici fin juillet environ 200 millions d’Européens. Ce n’est pas loin de l’objectif que l’UE s’est fixée mais on note tout de même que l’essentiel du fardeau repose sur Pfizer BioNTech, qui doit impérativement livrer la quantité promise.

On notera aussi que si tout se passe bien, la pression ne pourra commencer à se relâcher qu’à la fin du deuxième trimestre, c’est-à-dire à la veille de l’été. Si l’on prend comme référence la situation en Israël, on constate que les Israéliens ont attendu que 50% de leur population soit vaccinée avant de déconfiner. Si les Européens adoptent le même critère, un déconfinement complet n’aura pas lieu avant l’été. Et trois mois, c’est long pour des populations qui sont déjà au bout du rouleau. De plus, en Israël, l’accès aux restaurants, bars, salles de spectacle, salles de fitness, n’est possible que sur présentation d’un passeport vert (vaccinal) ou d’un QR Code à l’entrée des établissements. Il est certain que l’adoption d’un QR code accélérerait le déconfinement mais il est peu probable qu’il soit accepté en Europe pour cause de discrimination. 

Le retour au chacun pour soi

Comme on pouvait s’y attendre, la pénurie des vaccins a réveillé les vieilles animosités et fait resurgir les nombreuses fractures qui existent au sein de l’UE. Au « un pour tous » a succédé le « chacun pour soi ».

Après avoir confié son destin à la Commission européenne, qui a négocié l’achat des vaccins pour les 27 et assuré leur distribution au prorata des populations, chaque pays tente maintenant de gratter de son côté. Dans une lettre ouverte à la Commission et au Conseil, six pays de l’Est ont protesté récemment contre les grandes disparités entre nations concernant l’allocation des vaccins. Ayant opté en faveur de l’AstraZeneca, moins cher à l’achat et plus facile à conserver, ils subissent maintenant les conséquences des problèmes d’approvisionnement de ce vaccin et s’estiment lésés.

D’autres pays tentent de se fournir ailleurs pour pallier le manque de vaccins. La Hongrie administre le vaccin russe Spoutnik V depuis février et la Slovaquie vient d’en acheter deux millions de doses. La Pologne et la Serbie envisagent d’utiliser le vaccin chinois Sinopharm. Le Danemark et l’Autriche ont lancé un projet de production de vaccins de la deuxième génération avec Israël. L’Allemagne a signé des contrats bilatéraux avec Pfizer/BioNTech, Moderna et Curevac. Elle est également en faveur de l’adoption par Bruxelles du vaccin russe Spoutnik V si celui-ci reçoit le feu vert de l’EMA. Le commissaire européen Thierry Breton n’est pas de cet avis. Pour une Europe qui se vante d’être unie, tout cela fait assez désordre.

Le retour à un nationalisme vaccinal illustre l’urgence du problème. Bien que l’UE a précommandé pour 2021 de quoi vacciner trois fois sa population, tout va se jouer en ce deuxième trimestre. Dans les trois mois qui viennent, on saura si l’Europe est capable de sursaut. Comme le dit Nadia Gharbi, économiste chez Pictet Wealth Management, dans le Financial Times, tout dépendra de la capacité de l’UE à accélérer la vaccination en avril et mai. Car, entre le virus qui progresse et la vaccination qui traîne, les économies européennes ont du mal à rebondir.

L’écart se creuse avec les Etats-Unis

Les économistes, qui s’attendaient à un déconfinement progressif en mars, revoient déjà leur copie. Ils prévoient désormais un recul du PIB de la zone euro d’au moins 1% au premier trimestre, ce qui fera deux trimestres consécutifs dans le rouge. Si les restrictions se prolongent encore pendant deux ou trois mois, la saison touristique sera condamnée et elle coûtera 2 à 3% de PIB à l’Espagne et à l’Italie.

Autre écueil, le différentiel avec les Etats-Unis ne fait que s’accroître. Alors que les Etats-Unis peuvent espérer retrouver en 2022 leur croissance d’avant la pandémie, l’Europe devra attendre plusieurs années avant d’atteindre le même objectif. La raison est triple. L’UE n’a pas consenti au même effort de relance que les Américains, dont les plans de soutien en 2020 et 2021 avoisinent les 5 trillions de dollars. L’Europe est également handicapée à cause des restrictions qui pèsent davantage sur l’activité des entreprises, sans compter les vaccinations qui vont deux fois moins vite qu’aux Etats-Unis. Résultat : selon les estimations, la croissance américaine atteindra 6,5% en 2021, soit près de deux fois plus celle de l’UE (3,8%).

L’UE pourrait tenter de rattraper son retard mais il est peu probable qu’elle consente à investir davantage dans la relance car les contraintes budgétaires, c’est-à-dire les critères de convergence, entreront à nouveau en vigueur en 2023. Les pays européens, Allemagne en tête, hésiteront à creuser davantage le déficit et la dette. Autre facteur déterminant, les Américains ont profité du confinement pour économiser l’équivalent de 14% de leurs dépenses de consommation courantes, ce qui représente un trésor de guerre prêt à être dépensé le jour où la pandémie ne sera plus qu’un lointain souvenir ainsi qu’un carburant pour booster l’économie américaine. De leur côté, les Européens n’ont réussi à mettre côté que l’équivalent de 3 à 7% du budget des ménages.

La crise du Covid a mis en évidence les handicaps bien connus de l’UE : lourdeur bureaucratique, peur du risque, prudence excessive, manque de réactivité. La stratégie vaccinale en est une belle illustration. La Commission européenne a piloté les négociations avec les firmes pharmaceutiques afin d’éviter que chaque pays aille en ordre dispersé. C’était la condition sine qua non pour négocier en position de force. Mais comme l’explique un article du New York Times, elle a établi avec les firmes pharmaceutiques une relation de client à fournisseur, discutant longuement de chaque point de détail (prix, droits intellectuels, responsabilité) au lieu de les considérer comme des partenaires industriels à part entière, engagés dans un combat commun : sortir au plus vite de cette pandémie.