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L’énorme coup de poker de Joe Biden

Donald Trump le traitait de « Sleepy Joe » (Joe l’endormi). Or, surprise, on a rarement vu un président américain aussi productif. En moins de cent jours, Biden a enchaîné les décisions importantes. Après son plan de soutien voté par le Congrès, il vient de dévoiler un plan massif d’investissements dans les infrastructures. Celui-ci sera financé par une hausse d’impôts des entreprises et des hauts revenus. Assuré d’une majorité fragile, Biden sait qu’il doit agir vite et fort. C’est sans doute la dernière occasion pour remettre les Etats-Unis sur de bons rails et reprendre le leadership mondial face à la Chine.

On avait du mal à croire qu’un président de 78 ans, élu de surcroît dans un pays profondément déchiré, serait capable de relever autant de défis à la fois.

Certes, Barack Obama avait hérité d’une grave crise financière qui a failli tout emporter. Mais le fardeau de son ancien vice-président est bien plus lourd encore. Il doit vaincre une pandémie qui a tué plus de 550.000 Américains à ce jour. Relancer l’économie. Rétablir la paix civile. Réduire les inégalités qui se creusent. Moderniser les infrastructures vieillissantes. Négocier la transition vers les énergies renouvelables et l’économie durable. Renouer avec les alliés traditionnels. Réintégrer les organisations internationales. Et la liste est encore longue…

Même s’il est encore très loin d’avoir gagné ses nombreux paris, Biden a incontestablement marqué des points. D’abord, il est en passe d’atteindre son objectif de faire vacciner 200 millions d’Américains avant la fin avril. Chaque jour, entre 3 et 4 millions d’Américains reçoivent leur injection de Pfizer ou de Moderna et dès le 19 avril, tous les adultes de plus de 18 ans pourront se faire vacciner. Pour être honnête, Biden doit en partie ce succès sanitaire à l’administration Trump qui, en lançant l’opération « Warp Speed » a grandement accéléré la fabrication des vaccins. Encore fallait-il mettre en place la logistique pour les distribuer à travers le pays. Là, le mérite en revient à l’équipe Biden.

Autre succès à mettre à l’actif de Biden, l’adoption par le Congrès d’un plan de soutien aux particuliers et aux entreprises destinées à amortir le choc de la pandémie. D’un montant astronomique de 1,9 trillions de dollars, ce plan incluait des mesures telles la remise d’un chèque de 1.400 dollars à des millions d’Américains, le versement des indemnités de chômage jusqu’à septembre ainsi que des aides importantes pour assurer l’ouverture des écoles et soutenir les Etats et les collectivités locales.

En additionnant ces 1,9 trillions aux 2,2 trillions du « CARES Act » voté en mars 2020 sous l’administration Trump ainsi qu’aux 900 milliards du « Relief Package » approuvés in extremis en décembre avec l’adoption du budget, on obtient un total de 5 trillions dépensés pour sauver une Amérique ravagée par le Covid. Cela représente un quart du PIB américain. Ce montant sans équivalent dans l’histoire du pays, même par temps de guerre, commence à faire peur à ceux qui estiment que le budget fédéral n’est pas un puits sans fond.

Les républicains se sont d’ailleurs opposés en bloc à cet « American Rescue Act », obligeant du coup les sénateurs démocrates à faire appel à la procédure dite de « réconciliation », leur permettant de contourner l’obstruction parlementaire (filibuster) et de recourir au vote à la majorité simple, qu’ils détiennent de justesse.

Kevin McCarthy, le chef de la minorité républicaine à la Chambre a fait valoir que « seulement 9% des 1,9 trillions étaient spécifiquement liés à la lutte contre le Covid-19 ». Les 91% restants concernaient des mesures sociales que les démocrates tenaient à incorporer dans le package. Mais comme les mesures d’aides, en particulier la remise d’un gros chèque, étaient largement approuvées par la population, et notamment par une majorité d’électeurs républicains, les républicains ont accepté le verdict du vote sans trop rechigner.

De grands travaux créateurs d’emplois

Leur attitude sera probablement plus combative face au plan de modernisation des infrastructures – opportunément rebaptisé « The American Jobs Plan », - que Joe Biden vient d’annoncer. Pour le président américain, ce plan d’investissements, qui a l’ambition de « créer l’économie la plus résiliente et la plus innovante au monde », va produire des millions d’emplois. Son coût s’élève à 2,3 trillions, investis sur 8 ans. Mais à la différence du « Rescue Plan », il sera en partie financé par des recettes fiscales, amorties, elles, sur 15 ans.

S’inspirant du slogan de campagne de Joe Biden « Build Back Better » (reconstruire mieux), ce plan constitue un panachage de grands travaux visant à moderniser l’Amérique et à préparer le pays à la transition écologique. 621 milliards seront affectés à la remise en état des routes, ponts, ports, aéroports et voies ferrées. Une nécessité dans un pays où la rénovation des infrastructures a été négligée par les administrations successives et où l’état des ponts et des gares est indigne d’un pays prospère.

Le plan inclut également la rénovation du réseau de distribution d’eau potable, la modernisation du réseau électrique, la couverture internet haut débit sur 100% du territoire. 174 milliards seront consacrés aux investissements dans les véhicules électriques, l’installation de 500.000 bornes de recharge, l’électrification de 20% du parc des bus scolaires. 213 milliards seront alloués à la construction et à la rénovation de deux millions de logements pour les revenus faibles ainsi qu’à la rénovation des écoles publiques. Des milliards seront également destinés à la recherche et au développement, au secteur manufacturier, à l’approvisionnement de produits et de composants critiques.

Cette politique de grands travaux, qui fut celle du New Deal de F.D. Roosevelt ou de la Chine au lendemain de la crise des subprimes, à l’avantage d’être doublement productive. Elle modernise le pays et le rend plus résilient tout en fournissant du travail à des millions d’Américains. Les retombées sur le bien-être de la population seront évidentes. Cela n’a pourtant pas empêché l’équipe Biden d’y ajouter un volet social supplémentaire. A titre d’exemple, 400 milliards seront investis dans les soins aux personnes âgées et aux handicapés, grâce à l’amélioration des services d’aides à domicile.

Réparer à la fois les routes et le tissu social

Cet aspect fourre-tout peut se comprendre de la part d’une administration qui ne désire pas seulement réparer les ponts et les routes mais cherche aussi à reconstruire le tissu d’une société fracturée, où trop de gens sont laissés pour compte. Mais il peut également dérouter. Les républicains ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour critiquer vertement ce plan. Mitch McConnell, le chef de la minorité au Sénat a déclaré que c’était un « cheval de Troie destiné à faire passer des hausses d’impôts massives, à creuser considérablement la dette et à encourager des dépenses ayant peu de rapports avec les infrastructures ». Il s’est engagé à combattre ces mesures jusqu’au bout.

En réalité, les républicains ne sont pas foncièrement opposés à une modernisation des routes, des ponts et des voies ferrées puisqu’il en était déjà question sous Trump, au lendemain des élections à mi-mandat de 2018. Ils sont donc susceptibles de marquer leur accord sur le volet purement matériel du plan mais ne veulent pas entendre parler de mesures sociales ni d’orientations écologiques. Comme on pouvait s’y attendre, ils refusent également le principe d’une hausse de l’impôt des sociétés (de 21% à 28%) prévue pour financer le plan.  Ayant voté unanimement la baisse de 35% à 21% sous l’administration précédente, ils ne veulent en aucun cas revenir sur cet acquis.

Un accord semble donc peu probable à ce stade-ci, d’autant plus que toute concession importante de la part des démocrates serait aussitôt dénoncée par l’aile gauche du parti, représentée par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, qui estiment d’ores et déjà que le plan ne va pas assez loin. Les démocrates ont également fort à faire sur leur aile droite avec le sénateur Joe Manchin, qui s’oppose à tout impôt des sociétés de plus de 25%.

Les démocrates sont donc pris entre deux feux. D’une part, Biden, qui a passé une grande partie de sa vie à négocier des deals au Sénat et qui désire restaurer une démocratie apaisée, aimerait que son plan soit soutenu par une majorité bi-partisane, avec l’appoint de quelques républicains modérés. Mais d’autre part, échaudés par l’expérience de l’Obamacare, que les républicains ont combattu bec et ongles, les démocrates ne se font guère d’illusions sur un compromis possible.

Biden a deux ans pour réussir son pari

Ils veulent d’autant plus accélérer les choses que le « momentum » est favorable à Biden. Encouragé par les progrès de la vaccination et le rebond de l’économie, Biden bénéficie d’une bonne opinion, presque d’un état de grâce. Il dispose d’une majorité parlementaire étroite et peut compter sur deux poids lourds qui feront tout pour que la situation financière ne se dégrade pas : sa secrétaire au Trésor Janet Yellen, ancienne patronne de la Fed et Jerome Powell, le patron actuel de la Fed. Bref, toutes les étoiles ou presque sont alignées.

Autrement dit, même s’ils laissent la porte ouverte aux tractations, les démocrates ont intérêt à faire voter ce plan le plus rapidement possible via la procédure de réconciliation s’ils veulent éviter le cheminement tortueux de l’Obamacare. Nancy Pelosi a d’ailleurs déclaré qu’elle espérait le voir adopté avant le mois d’août.  Quant à Joe Biden, il veut avancer car il a encore d’autres réformes en préparation, consacrées aux familles et à l’assurance-santé.

Biden sait qu’il doit aller vite car il a deux ans pour réussir, avant les mid-terms de 2022. Il sait aussi d’expérience qu’Obama a été trop timoré en proposant un plan de relance modeste au lendemain de la crise des subprimes. L’économie a certes redémarré mais sans produire des emplois pour autant. C’est la raison pour laquelle Biden veut mettre le paquet. Le terme qu’il emploie souvent est « bold », audacieux.

L’air de rien, une « révolution Biden » est peut-être en train de se dessiner outre-Atlantique, une révolution sans fanfare, aussi discrète que le crédo « Make America Great Again » de son prédécesseur était tonitruant (et relativement improductif). On commence à en voir les grandes lignes : retour vers une forme d’Etat-providence, accent mis sur les pouvoirs publics, politique de grands travaux, transition vers une économie durable, réduction des inégalités, soutien aux catégories les plus faibles, recours à l’impôt auprès de ceux qui peuvent payer. Les Etats-Unis, ce berceau du capitalisme, sont-ils en train de nous donner une leçon de social-démocratie ? Ce serait plutôt ironique. Reste à savoir si ça va marcher.