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Avis de tempête sur l’Europe

Rififi autour du Brexit, crise migratoire, montée des extrêmes, panne des réformes communautaires… Sans oublier l’ami américain qui retourne sa veste… L’Europe serait-elle au bord de l’éclatement?

Il ne faut pas se voiler la face. Malgré une croissance au beau fixe (2,5% prévus en 2018), de lourds nuages s’amoncellent à l’horizon européen. Le Royaume-Uni s’en va. Restera à savoir si c’est en claquant la porte ou non.  L’unité européenne est mise à rude épreuve. Des lignes de fractures apparaissent un peu partout parmi les 28, bientôt 27. Et de Poutine à Trump, les autres puissances ne désirent qu’une seule chose: profiter de l’état de faiblesse de l’UE et jeter de l’huile sur le feu.

Pour la première fois de son histoire, un pays membre a choisi de quitter l’Union européenne au lendemain d’un référendum populaire. Même si le Brexit fit l’effet d’un séisme en Europe et représente un saut dans l’inconnu pour le Royaume-Uni, rien ne laissait présager une négociation de sortie aussi chaotique.

Cela fait bientôt deux ans que les deux parties discutent des termes du divorce mais elles ne sont toujours pas parvenues à un début d’accord. Les deux points d’achoppement sont l’Union douanière dans laquelle le Royaume-Uni désire rester à moindre frais et le problème de la frontière entre les deux Irlande, qui serait rétablie en cas de sortie de l’Union douanière. Une situation qui fragiliserait énormément l’Irlande du Nord (Ulster), laquelle avait pourtant majoritairement voté en faveur de l’Europe.

Le temps presse pour trouver un accord

A Bruxelles, on ne cache plus son irritation face aux atermoiements britanniques. Il est vrai que le gouvernement May et le parti conservateur sont prondondément déchirés entre anciens partisans du “Leave” et du “Remain”. Selon qu’ils sont europhiles ou europhobes, ils penchent pour une séparation à l’amiable (soft Brexit) qui permettrait au Royaume-Uni de bénéficier de conditions d’accès favorables au marché unique ou une rupture brutale (hard Brexit) qui laisserait les Britanniques libres de choisir leurs partenariats commerciaux à leur guise mais quelque peu isolés sur leur île et à la merci des vents contraires.

Pour mesurer l’étendue de l’imbroglio, le gouvernement May venait à peine de faire connaître son Livre blanc que celui-ci était déjà torpillé par son propre secrétaire d’Etat en charge du Brexit, David Davis, au motif qu’il ne serait jamais accepté par l’UE. Davis vient d’ailleurs de présenter sa démission. Pour faire taire les dissensions au sein de son gouvernement, Theresa May a donc réuni ses ministres en conclave et a réussi à obtenir - provisoirement - un accord unanime sur son plan.

Celui-ci prévoit notamment la création d’une zone de libre-échange entre le Royaume-Uni et l’UE pour les biens industriels et les produits agricoles. En revanche, il préconise une flexibilité dans le secteur des services et la suspension de la libre circulation des personnes, même si le gouvernement May est disposé à accorder un statut spécial aux citoyens de l’UE. Pas sûr que Michel Barnier et ses collègues acceptent de bon coeur cette nouvelle configuration “à la carte”, qui déroge au sacro-saint principe des quatre libertés de circulation (biens, capitaux, services, personnes) et qui permettrait au Royaume-Uni d’avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre. Ce plan à géométrie variable a peu de chances d’aboutir car d’autres pays seraient tentés par l’aventure et cela, Bruxelles ne le veut à aucun prix.

La dangereuse montée des populismes

Qu’il soit “dur” ou “doux”, le Brexit est un fait accompli. Mais d’autres menaces pèsent désormais sur l’unité européenne. La plus grave est sans conteste la dérive conservatrice et nationaliste des pays d’Europe centrale et de l’Est, tentés par le repli sur soi, la tentation autoritaire et le retour aux anciennes frontières. On songe, bien sûr, d’abord à la Hongrie de Viktor Orban et son parti “Fidesz” ainsi qu’à la Pologne de Jaroslaw Kaczynski à la tête du parti “Droit et Justice” (PiS), tous deux jouissant d’une majorité absolue. Dans leur sillage, on trouve aussi la République tchèque et la Slovaquie, les deux autres pays du “groupe de Visegrad”.

Ces Etats refusent de plus en plus la tutelle de Bruxelles, - jugée technocratique, anti-démocratique et coupée des réalités vécues par les populations, - et revendiquent le retour à une certaine forme de souveraineté nationale. C’est la quadrature du cercle: ces pays veulent profiter des bienfaits de l’intégration européenne mais tiennent d’autre part à prendre leur destin en mains, le plus souvent en faisant des entorses à l’Etat de droit. On le constate ces jours-ci avec avec la réforme du système judicaire polonais, qui va à l’encontre du principe de séparation des pouvoirs et qui vaut à la Pologne de recevoir un carton jaune de la Commission européenne. De son côté, en Hongrie, le pouvoir musclé de Viktor Orban vante son modèle “illibéral” en muselant la liberté de la presse et en limitant le rôle de la Cour constitutionnelle. 

Comment en est-on arrivé là?

C’est surtout la volonté d’Angela Merkel d’accueillir en 2015 jusqu’à deux millions de réfugiés et migrants sur son territoire (et par conséquent, à l’intérieur de l’espace Schengen) qui a agi comme un puissant détonateur. Cette décision unilatérale a réveillé les vieux démons nationalistes et xénophobes, ressuscité la méfiance à l’égard des “diktats” allemands et accéléré le rejet de tout ce qui est imposé de l’extérieur, notamment de Bruxelles. Des partis populistes ont réussi à surfer sur cette lame de fond, à creuser leur sillon et à consolider durablement leur emprise. Preuve en est que le recul considérable du flux migratoire depuis la fermeture de la route des Balkans suite à l’accord avec la Turquie (50.000 passages illégaux depuis le 1er janvier au lieu de 30.000 par jour à l’automne 2015) n’a nullement empêché la vague populiste de s’étendre, bien au contraire.

Le pic de la crise migratoire a beau être derrière nous, la réaction souverainiste fait désormais tâche d’huile et touche d’autres pays européens. Une coalition de partis de droite et d’extrême-droite est désormais au pouvoir en Autriche et une alliance entre le mouvement populiste “5 Etoiles” et “La Ligue du Nord”, parti d’extrême-droite, gouverne en Italie. Même si son parti a recueilli moins de voix que celui de son allié, le véritable homme fort du nouveau gouvernement italien n’est autre que Matteo Salvini, le chef de “La Ligue du Nord” tandis le ministre des affaires européennes est quant à lui, un eurosceptique convaincu. Cela augure mal de l’avenir même si chacun s’accorde à penser que cette coalition contre-nature est condamnée à l’avance, “La Ligue du Nord” s’étant engagée à faire baisser les impôts et “5 Etoiles”, à augmenter les dépenses publiques dans un pays où la dette dépasse les deux trillions d’euros.

La vague populiste n’a pas davantage épargné l’Allemagne car ces derniers jours, Angela Merkel a dû faire face à la rébellion de Hans Seehofer, son propre ministre de l’intérieur. Face à la concurrence du parti d’extrême-droite AfD, ce membre de la CSU, - la puissante branche bavaroise de la CDU,  - a menacé de fermer les frontières du pays si la chancelière ne durcissait pas sa politique migratoire. Un compromis a été trouvé de justesse au niveau européen mais il n’est pas sûr que la création de “centres d’accueil fermés” sur le territoire européen décidée à Bruxelles sera de nature à apaiser les craintes électorales de Hans Seehofer car en Allemagne, ces hotspots seront sans doute installés dans le sud du pays, c’est-à-dire précisément en Bavière.

Les bons élèves ne paieront pas pour les autres

A ces profondes divergences idéologiques qui menacent de saper durablement le projet européen, s’ajoute une autre cassure, de nature économique et financière celle-là, et dont la ligne de fracture correspond à l’axe nord-sud. Elle sépare les Etats de la zone euro qui ont réussi à mettre de l’ordre dans leurs finances, des autres. Au nord, les bons élèves (Allemagne, pays scandinaves, Pays-Bas, Pologne etc) dont la dette ne dépasse pas les 60% du PIB. Au sud, les cancres, notamment la Belgique, la France, l’Espagne et l’Italie dont la dette tourne autour des 100%, voire davantage, ce qui les rend particulièrement vulnérables en cas de nouvelle crise financière.

Ce deuxième groupe ne doit s’attendre à aucune solidarité budgétaire de la part du premier. C’est la raison pour laquelle la proposition d’un budget de la zone euro (assorti d’un ministre européen des finances) défendu par Emmanuel Macron et qui pourrait servir de pare-feu en cas de crise, a été reçu avec la plus grande méfiance par d’autres pays, notamment les Pays-Bas. Quant au projet d’harmonisation fiscale, qui est l’une des conditions sine qua non de la convergence des économies de la zone euro, il est accepté en principe mais toujours pas appliqué dans les faits. Là aussi, chacun préfère rouler pour soi.

Trump, l’ami américain qui ne nous veut pas du bien

Facteur aggravant, les forces de désagrégation à l’oeuvre au sein de l’UE sont attisées par les autres grandes puissances qui ont flairé l’odeur du sang. Passe encore pour la Russie de Poutine, qui n’a jamais pardonné à l’UE son soutien à la révolution pro-occidentale en Ukraine ainsi qu’à la politique de sanctions qui a suivi les interventions russes en Crimée et en Ukraine. Ce n’est pas nouveau. La Russie n’a jamais vu une Europe forte d’un bon oeil.  Mais le véritable choc nous vient de l’administration américaine qui traite désormais l’Europe comme un adversaire. Trump ne s’en cache même pas. Viscéralement opposé aux organisations supranationales et aux grands accords multilatéraux, il leur préfère un ordre bâti sur des relations bilatérales entre Etats souverains.

C’est pour cette raison qu’il a soutenu le Brexit, qu’il avoue éprouver un faible pour les Etats souverainistes comme la Pologne et la Hongrie et qu’il n’a pas hésité à conseiller Macron de quitter l’UE. Le voici qui impose des tarifs douaniers aux importations d’acier et d’aluminium en provenance de l’UE et menace d’en faire autant pour les automobiles allemandes. Bref, l’Europe ne doit plus s’attendre à recevoir de cadeaux d’un pays-frère, qui fut autrefois son “navire amiral”, comme le disait Thatcher. Reste la Chine qui est à l’affût et attend sans doute son heure avant de pouvoir racheter à vil prix les dépouilles d’un continent en ruines comme elle le fit il y a quelques années avec le port du Pirée (10% des installations portuaires européennes sont déjà entre les mains d’entreprises chinoises). Oui, l’Europe est sur une mauvaise pente.