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Qui va payer la note de la crise ?

Quelle que soit l’évolution de la pandémie, une chose est certaine: la récession sera profonde. Elle entraînera avec elle son cortège de misères: chômage, faillites, pauvreté, baisse du pouvoir d’achat. Heureusement, les Etats sont prêts à dépenser sans compter pour sauver les économies. Oui mais qui règlera l’ardoise ?  

Il est encore trop tôt pour évaluer l’impact de la pandémie car bien des inconnues subsistent quant à son évolution possible. Mais en tout état de cause, le choc économique sera sévère. Le FMI prévoit une chute de 5% à 10% du PIB des pays développés. En Belgique, la Banque nationale et le Bureau fédéral du plan prévoient un recul de 8% du PIB en 2020, soit un trou de 30 milliards au mois de juin 2020 et de 60 milliards fin 2021.  
Et encore, ce scénario est optimiste. Il prévoit que la crise sera aigue mais de courte durée et que l’on assistera à un rebond en 2021. Le président de la BNB se veut confiant dans l’avenir: l’économie belge se portait bien avant la crise et elle a des atouts pour rebondir. A condition que l’épidémie ne refasse pas un come-back à l’automne ou l’année prochaine.  
Pour l’heure, le choc est rude. Certains secteurs sont plus touchés que d’autres: la construction, l’Horeca, le tourisme, les concessionnaires automobiles. Les entreprises ont subi en moyenne un recul de 37% sur leur chiffre d’affaires et près d’un million de Belges se retrouvent en chômage économique. De l’aveu de tous les observateurs, cette crise est pire que celle de 2008 car le confinement a conduit à un arrêt brutal de l’économie. 

De l’argent comme s’il en pleuvait… 

Les pouvoirs publics (gouvernement fédéral et entités fédérées) ont réagi rapidement afin d’aider les entreprises et les travailleurs à faire face au choc. Ils sont intervenus pour financer les allocations de chômage des salariés mis à pied (à raison de 70% de leur salaire). Ils ont accordé une allocation mensuelle pour aider les indépendants à passer le cap. Ils ont reçu l’aval de la Commission européenne pour soutenir les entreprises à hauteur de 50 milliards. Celles-ci prendront surtout la forme de garanties sur des prêts bancaires à court-terme mais des prêts directs sont envisageables voire même une nationalisation dans le cas de Brussels Airlines.  
Tout ceci va coûter cher, très cher. Ces dépenses vont plomber le déficit public qui filera bien au-delà des 3% autorisés par le traité de Maastricht et atteindra 7,5%, soit 30 milliards..  En outre, ces dépenses ne seront pas compensées par les recettes puisque l’économie sera en récession. Ce qui fait dire à certains économistes comme Geert Noels (dans l’Echo) qu’il “ne faut pas ouvrir inconsidérément le robinet de la dépense publique” car ce ne serait “pas responsable vis-à-vis des générations futures”. Entre ne pas intervenir et laisser s’effondrer des pans de l’économie ou intervenir, quitte à faire payer les générations suivantes, le choix est cornélien.  
Il est vrai que la Belgique n’est pas la seule dans ce cas. Tous les pays sont logés à la même enseigne. Même la vertueuse Allemagne, qui adopté un plan de soutien de près d’un trillion, s’est résignée à creuser son déficit de 156 milliards. 

Premier recours: l’emprunt… 

Alors comment les gouvernements vont-ils financer leurs énormes déficits publics ? En recourant à l’emprunt sur les marchés obligataires. Etant donné que les taux d’intérêt sont très bas, voire négatifs, même pour des emprunts à dix ans, la charge de la dette sera supportable. A condition, bien sûr, qu’il n’y ait pas de tensions sur les taux.  
Pour l’Allemagne, qui s’est engagée à rétablir l’équilibre budgétaire dès 2021, emprunter de l’argent à taux négatif ne posera aucun problème. S’agissant d’un placement-refuge, les investisseurs se précipiteront sur les Bunds, quitte à payer un écot supplémentaire.  
Mais d’autres pays, en déficit chronique comme l’Italie, ne trouveront preneurs qu’en promettant un taux élevé en retour. Comble de malheur, l’Italie est l’un des pays les plus touchés par le virus et l’un de ceux qui aura le plus de mal à s’en relever. Sa situation est précaire et la France, l’Espagne ou la Belgique ne sont pas mieux lotis. Le risque d’une crise massive des dettes souveraines et par conséquent d’un effondrement de la zone euro, n’est pas à négliger. 

Deuxième recours: la planche à billet 

C’est pour éviter ce scénario-catastrophe que la BCE est intervenue rapidement, sans attendre les initiatives nationales, en s’engageant à réinjecter 1050 milliards dans les économies de la zone euro.

“Il n’y a pas de limites à notre engagement envers l’euro… Les temps extraordinaires nécessitent une action extraordinaire ” a déclaré Christine Lagarde. Et s’il est vrai que les finances des Etats sont limitées, celles de la BCE sont théoriquement illimitées, les banques centrales ayant le pouvoir de création monétaire, ce qu’elles effectuent par un simple jeu d’écriture. 
Le principe est donc le suivant: les Etats creusent le déficit pour soutenir leurs économies, financent leurs dépenses via l’emprunt et s’appuient sur la garantie de la BCE qui rachète leurs titres de dette. Le trou budgétaire est comblé grâce à l’appel d’air monétaire 
La BCE s’est ainsi engagée à racheter pour 750 milliards d’obligations d’Etat et certaines obligations d’entreprises, lesquelles s’ajoutent aux 20 milliards/mois décidés par Mario Draghi en novembre 2019. Ce mécanisme appelé “Quantitative Easing” (QE) a pour résultat de faire baisser les taux et de calmer les tensions entre les taux de la zone euro. Le QE a aussi un impact économique. Les liquidités en circulation étant plus abondantes, les entreprises et particuliers peuvent emprunter auprès des banques à des taux plus favorables. A condition, bien sûr, que le contexte favorise l’offre et la demande, ce qui n’est pas le cas actuellement. 
Cette création monétaire ex nihilo n’est pas sans danger. Si elle est déconnectée de l’économie réelle et de la création de valeur, elle peut relancer l’inflation, dans la mesure où il y a davantage d’argent pour moins de biens. Cette éventualité ne semble pas à l’ordre du jour car cela fait maintenant dix ans que les banques centrales ont recours au QE sans que l’inflation ait rebondi. Une autre question est de savoir si les banques centrales peuvent faire tourner la planche à billets à l’infini sans que le système tout entier finisse par imploser. Peut-être faut-il plutôt tirer un trait sur la dette des pays ? 

Troisième recours: l’annulation partielle de la dette 

Les banques centrales nationales et la BCE ne peuvent pas financer directement les Etats. Elles rachètent les titres de dette sur le marché secondaire, via les banques qui les détiennent. On en comprend la raison: si les Etats pouvaient emprunter de l’argent à volonté sans obligation de remboursement, ils ne s’en priveraient pas. La BCE est donc un pare-feu. On constate cependant qu’à la faveur de cette crise, les tabous tombent un à un. La banque d’Angleterre vient de prêter directement de l’argent au Trésor britannique. Et des économistes comme Paul De Grauwe ou André Sapir préconisent de financer certains déficits publics en recourant à la création monétaire. 
Leur proposition, qui fait son chemin, consisterait à financer les dépenses liées à la pandémie en émettant des obligations perpétuelles à taux zéro inscrites au bilan de la BCE. Une autre idée, plus radicale encore, consisterait à transformer les obligations d’Etat détenues par la BCE en obligations perpétuelles, autrement dit, qui ne seront jamais remboursées. Ce qui revient à annuler la créance à l’égard de la BCE, soit 20% de la dette publique des pays de la zone euro. 

Quatrième recours: la contribution de l’Union européenne 

L’UE dispose également de leviers importants, même si certains déplorent que son intervention ait été jusqu’ici insuffisante. La Commission européenne a autorisé les Etats membres à creuser leur déficit budgétaire au-delà du seuil de 3%. Il est vrai qu’elle n’avait pas le choix étant donné l’ampleur de la catastrophe. Après avoir annoncé en mars la création d’un fonds d’investissement de 25 milliards pour combattre l’épidémie, les dirigeants de l’UE se sont mis d’accord pour mobiliser jusqu’à 540 milliards afin de soutenir les économies les plus affectées. 
Sur ces 540 milliards, 200 milliards seront des prêts de la Banque européenne d’investissement (BEI) aux entreprises de secteurs innovants, 100 milliards seront consacrés au chômage partiel et 240 milliards seront des prêts accordés par l’entremise du Mécanisme européen de stabilité (MES) aux Etats qui en feraient la demande. Ces prêts seraient accordés au cas par cas, moyennant le respect d’un certain nombre de conditions, dont celle de mettre de l’ordre dans leurs finances.  
Une demande plutôt saugrenue à l’heure où l’Europe est frappée de plein fouet par la pandémie mais à laquelle sont attachés les pays du Nord, dont l’Allemagne et les Pays-Bas. Pour les mêmes raisons, ces pays refusent le principe de la mutualisation des dettes via l’émission de coronabonds spécialement dédiés aux économies touchées par la crise. Inutile d’ajouter que l’Italie ou l’Espagne en garderont une rancune tenace

Cinquième recours: les sacrifices du citoyen et la poche du contribuable 

Pour l’heure, il est urgent de faire reculer la pandémie et de réussir le déconfinement qui remettrait les économies sur les rails. Mais n’en doutons pas, le moment viendra où l’on demandera aux citoyens d’accepter des sacrifices. Comme le disait Elio Di Rupo à LN24 “Tout le monde va devoir perdre une partie de ses revenus”. Ça a le mérite d’être clair.