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Covid-19 : Fallait-il tout arrêter ?

Les pays développés vont dépenser plus de 7 trillions pour amortir le choc du confinement. En creusant une dette gigantesque que les générations suivantes vont devoir supporter. A-t-on raison de gager ainsi leur avenir ? Certains se demandent si l’on n’a pas surréagi en confinant des milliards d’êtres humains. D’autres épidémies ont sévi par le passé sans que cela n’entraîne de telles conséquences. Bref, n’en a-t-on pas trop fait ?  

Dans son discours du 13 mars, appelant la population à se préparer contre la pandémie, Macron a répété qu’il ferait tout pour protéger la santé des Français et celle des entreprises… quoi qu’il en coûte. Joignant le geste à la parole, il a engagé des centaines de milliards, sous forme d’indemnités pour les chômeurs partiels, d’aides aux indépendants, de prêts et de garanties aux entreprises, de facilités de paiements… Le même scénario s’est rejoué dans la plupart des économies développées.  
Emportés dans un mouvement de panique à la mesure de leur impréparation face à la pandémie, les gouvernements ont tout lâché, faisant sauter des verrous que l’on croyait vissés à jamais. L’Eurogroupe a accepté que ses membres laissent filer le déficit au-delà de la sacro-sainte barre des 3% ; l’Allemagne a renoncé à garder son budget en équilibre ; la Fed et la BCE ont injecté des liquidités à volonté en rachetant des obligations de qualité moyenne. La réaction a été à la mesure de l’événement. Mais n’a-t-elle pas été excessive ? 

Argument #1 : On a exagéré le danger. 

Des voix s’élèvent ici et là pour dénoncer cette fuite en avant, cette stratégie suicidaire. Plusieurs arguments sont avancés à l’appui de cette thèse. Primo, certains pensent, à tort ou à raison, que les Etats ont surestimé le danger. Les études publiées il y a quelques semaines, comme celles du Johns Hopkins Center, prévoyaient des millions de morts si l’on ne faisait rien. Même s’il est vrai que les Etats ont réagi dans l’intervalle en adoptant des mesures fortes, nous sommes très loin de ces chiffres. Aurait-on noirci le tableau ? 
On cite aussi deux exemples de pandémie qui ont causé plus d’un million de morts sans mettre pour autant les économies sur le flanc ; la grippe asiatique (1956-1958) et celle de Hong-Kong (1968-1970). Cette dernière, qui a fait entre 25.000 et 40.000 morts en France, n’a eu droit qu’à quelques entrefilets dans les journaux. Bien que mortelle, - les cadavres s’entassaient dans les hôpitaux et dispensaires - elle est passée quasi inaperçue. A cette époque-là, la population s’intéressait à autre chose. Alors, pourquoi celle-ci a-t-elle provoqué une telle panique ? 
A ces objections, d’autres répondent que le Covid-19 est une affection nouvelle, pour laquelle on ne dispose ni traitement, ni vaccin.  Bien que ces cinq derniers mois, les scientifiques ont abouti à une meilleure compréhension du virus, il subsiste encore de d’innombrables inconnues sur sa létalité, sa propagation, l’immunité des porteurs, son action dans l’organisme, ses éventuelles mutations, sa résistance à la chaleur etc. Bref, au stade actuel des connaissances, ce virus reste une énigme et doit être considéré comme dangereux. En aucun cas, le Covid-19 ne peut être comparé à une grippe, aussi sévère soit-elle. 
Ceci étant dit, la raison principale pour laquelle la mise en quarantaine a été imposée tient, bien sûr, à l’impréparation totale des pouvoirs publics. Après avoir marqué un temps de retard, les gouvernements ont réalisé que les services hospitaliers risquaient d’être saturés par l’afflux des malades, notamment dans les services de soins intensifs. Ils ont compris que si le front hospitalier craquait, tout allait être emporté. L’épidémie allait non seulement se propager mais les dizaines de milliers de personnes souffrant d’autres maladies graves allaient également en pâtir. C’était l’écueil qu’il fallait éviter à tout prix. Il y avait donc un énorme danger, que semblent sous-estimer ceux qui relativisent l’épidémie. 

Argument #2 : « Il y a plus grave que le Covid-19 dans le monde ». 

C’est l’un des arguments iconoclastes défendus par le philosophe André Comte-Sponville, très critique sur la façon dont l’épidémie a été dramatisée. Dénonçant un véritable affolement médiatique, il a rappelé que 600.000 Français décèdent chaque année et que 150.000 d’entre eux meurent du cancer. Que des millions d’enfants meurent de malnutrition. Or, on semble les avoir oubliés pour concentrer exclusivement notre attention sur les victimes du coronavirus. Comme si les autres maladies faisaient partie de l’ordre naturel des choses.  
Comte-Sponville a raison de dénoncer la bulle médiatique dans laquelle nous sommes immergés et où il n’est plus question que du coronavirus. Mais il semble sous-estimer la dynamique propre aux épidémies, qui distinguent celles-ci des autres problèmes de santé publique. Par définition, les épidémies se propagent, suivent des courbes exponentielles et peuvent potentiellement toucher l’ensemble de la population. Tout le monde est immédiatement concerné même si une minorité tombe effectivement malade. C’est la raison pour laquelle les pouvoirs publics ont appelé à la mobilisation générale pour faire reculer la propagation du virus. Le combat contre le virus a pris les dimensions d’une cause collective, d’une « guerre » (Macron) contre un « ennemi invisible » (Trump). Même s’ils font plus de victimes, le cancer, les maladies cardio-vasculaires, les accidents de la route ou la pauvreté n’ont pas droit à ce genre de discours martiaux.  

Argument #3 : Pourquoi faire payer la note aux générations futures ? 

C’est le même Comte-Sponville qui a mis les pieds dans le plat en faisant remarquer que la moyenne d’âge des décédés du Covid-19 était de 81 ans et qu’il ne voyait pas la raison pour laquelle des générations qui avaient leur vie devant elles devaient être sacrifiées pour celles qui avaient leur vie derrière elles. Pour lui, « Tous les morts ne se valent pas » et « C’est plus triste de mourir à 20 ans qu’à 80 ans ». Un avis qui peut sembler choquant car une société se fonde sur autre chose qu’une morale utilitariste et comptable.  Elle repose sur des valeurs qui transcendent l’utile, comme celle de considérer que toute vie est précieuse et unique, même si cette vie est parvenue quasiment à son terme. Mais Comte-Sponville a le mérite d’appliquer sa morale à lui-même puisqu’il déclare qu’à 68 ans, sa vie lui est moins précieuse que celle de ses enfants et petits-enfants.  
Comte-Sponville estime donc que nous sommes davantage redevables envers nos enfants qu’envers nos aînés.  Notre responsabilité à leur égard est une question à laquelle nous devons faire face. A cause de cette crise, la charge de certains pays déjà lourdement endettés comme l’Italie, l’Espagne, la France ou la Belgique va exploser. Comment les générations montantes vont-elles s’acquitter d’une telle créance, elles qui, de surcroît, auront des difficultés à trouver un emploi? Sans compter qu’elles devront également payer les retraites des vieux, de plus en plus nombreux. C’est un fardeau impossible à porter et qui conduit certains économistes comme Paul De Grauwe à préconiser purement et simplement une annulation d’une partie de la dette. 

 

Argument #4: Avec le lockdown, « le remède est pire que le mal ». 

« Plus de gens mourront d’une situation économique désastreuse que du virus ». La formule est de Trump, qui a besoin d’un rebond de l’économie américaine avant novembre s’il veut se faire réélire. Autant dire que l’argument n’est pas neutre. Trump veut rompre le confinement au plus vite. Mais objectivement, il a raison. La quarantaine a été rendue nécessaire à cause de l’impréparation des gouvernements et leur incapacité à contenir l’épidémie par des moyens moins coûteux. Mais ce lockdown est improductif. Il ne fait qu’ajouter un désastre au désastre. Selon l’INSEE, chaque mois de paralysie se traduit par une chute de 3% du PIB de la France. Six mois d’immobilisation coûteraient 500 milliards au Royaume-Uni.  
Si le chaos sanitaire se doublait d’un effondrement économique, ce serait la catastrophe, y compris pour tout ce qui a trait à la santé. Il faut donc impérativement relancer la machine en faisant en sorte que l’épidémie ne redémarre pas. Un arbitrage extrêmement difficile à négocier et qui réussira si certaines conditions de sécurité seront remplies. Il faudra plutôt s’attendre à une reprise progressive (en U) plutôt qu’à un sursaut violent (en V). Un observateur a fait remarquer que l’on reviendrait à une situation normale le jour où l’on ira manger au restaurant avec des amis en toute insouciance. On en est encore loin. 

Argument #5: Les pandémies vont se multiplier. Autant s’y habituer et s’y adapter. 

C’est le point de vue d’André Choulika, patron d’une biotech’, dans les colonnes de l’Obs. 
Pour lui, cette pandémie n’est pas encore « The Big One » mais elle a été présentée comme telle, du fait d’une incroyable pression médiatique.  Par expérience, il estime que rien n’arrêtera le virus, et certainement pas un confinement provisoire. Le virus trouvera toujours un moyen de se propager jusqu’à ce que la population finisse par développer une immunité de groupe ou que l’on trouve un vaccin.   
Les spécialistes semblent d’accord : ce coronavirus va rester parmi nous. D’autres épidémies virales vont survenir. Elles constitueront le « new normal » Autant s’y préparer mentalement, disposer de stocks d’équipements médicaux en suffisance, être capable d’identifier les porteurs du virus et retracer leurs contacts, faire preuve d’inventivité pour mettre en œuvre une distanciation sociale intermittente. En tout cas, ne pas retomber dans le piège qui consiste à paralyser les économies et à arrêter la marche du monde.